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Croisant le dernier chaland toujours plus lent, la pénultième péniche du fleuve noir indolent transporte à son bord deux goélands qui se bécotent avec déférence sur les flancs. Pendant ce temps le marinier corpulent tombe en somnolence : il rêve en sa cabine de mers du Sud pleines de turbulence et de fulgurance. Ce n’est pas nouveau : l’élément liquide inonde presque tous ses songes depuis bien longtemps !
Certaines cultures très anciennes saluaient en leur mare nostrum leur « Notre Mère » adorée, considérant que la Terre demeure stérile comme un roc nu sans de temporaires pluies, inondations ou irrigations, qui la couvrent de vie. La mare en question peut être le vaste Océan ou une longue rivière comme la Marne ou un lac de la Mamaqucha ou un simple ruisseau comme la Mayronne.
En effet l’élément liquide est pratiquement insécable, secrètement unitaire. Chaque goutte d’eau se sent prête à tout moment à partir pour un tour complet de la planète. Quand elle est du voyage, elle a l’impression de vivre sur un nuage ! Rien ne sépare réellement le spa aménagé en gracieuse fontaine ou l’infime picherotte rasant prestement l’humus des sous-bois, de l’immensité pélagique qui entoure l’ensemble des continents !
Il existe un pays qui se soumet depuis toujours à un régime pluvial très autoritaire. A présent le Notos furieux s’y déchaîne et la drache nationale n’a pas manqué le rendez-vous des oiseaux aquatiques au confluent de la Vesdre et de l’Ourthe. C’est un petit Weser issu de hauts plateaux que la Vesdre, au courant puissant mais artificiellement affaibli par d’impressionnants barrages pour satisfaire à des besoins humains ! Quant à l’Ourthe, il s’agit d’une Eau d’Heure plus rapide et plus sinueuse, qui vagabonde parmi les collines, les rochers, les coteaux et les crêtes boisées, l’Ourthe fougueuse, l’Ourthe sauvage !
Mais bientôt un arc-en-ciel ! La voûte céleste devient brusquement d’un bleu très lumineux. Sur la Haute Meuse pas encore très large des environs de Charleville, un jeune couple a quitté la rive pour goûter sur l’eau vive aux plaisirs d’un amour plein de malices et d’artifices. A cet endroit, impossible de traverser, c’est un rapide ! Les rares gués sont environnés de marécages impraticables. On ne peut que se laisser porter par la baille ! Au milieu du flot, un gars costaud pèche à la ligne selon son habitude, car il ne sait plus rien faire d’autre depuis qu’il a reçu une grave blessure lors d’un combat parfaitement évitable et inutile ! Le château qu’il habitait autrefois et qui se trouvait là, à proximité, a mystérieusement disparu.
Des amants enlacés, la barque à la dérive tombe et glisse en un précipice que les délices de la passion enjolivent. Dans cette chute, les chocs propices leur semblent de prometteuses blandices prodiguées par l’aimable cours d’eau, dans un fracas épouvantable qui provoque leur rire ! Ces charmantes attentions d’un torrent au rythme saccadé semblent compléter harmonieusement les fougueuses caresses qu’ils se font eux-mêmes ! Subitement bien moins déclive, l’onde toujours complice les entraîne en des lacets opportuns où leur ivresse se hisse jusqu’à une extase des plus naïves et pourtant délicieuse. C’est comme un fruit défendu volé par des novices dans la lecture du Livre, qu’ils interprètent trop librement, et même avec un peu d’hérésie ! Désormais ils savent qu’il n’existe rien d’aussi beau que leur amour d’ici jusqu’à l’endroit où on a découvert par hasard la Pierre de Rosette !



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