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Ronde et claire, la lune s’amuse à rebondir
sur la longue table de marbre anthracite.
Tout au bout, juste à côté d’un vase vert-de-grisé
où se flétrissent quelques glaïeuls,
de familiers portraits, en gris et blanc,
des visages dépeints par des mois de novembre,
se craquellent comme de vieux miroirs.

La rouille d’un nœud d’énormes chaines
loyalement lie les battants dégondés
du portillon vermoulu du jardin.
Sous le saule éploré,
ronces et roses s’épousent sans cérémonie.

L’ultime rai doré d’un bref après-midi dérobé à l’été
profite de l’espagnolette
pour venir rebroder l’impudique transparence
d’aériens dessous de dentelles de soie,
attrapés au vol par le pommeau cuivré d’un pied du lit,
et se fondre indiscrètement aux froissements du drap.

Les lambeaux en sursis
d’une robe de mariée reconquise par les mites
déguisent le mannequin boiteux,
à la paille fugitive, au parfum éventé de naphtaline,
en fiancée mélancolique.

Sur les pavés délavés d’une ruelle au nom sans importance,
s’échouent les baleines écorchées d’un parapluie géant,
juste assez grand pour abriter les baisers éhontés des jeunes amants
du déluge et du regard des gens.

Sur l’escalier de livres empilés
se tortillent quelques vers vagabonds,
moquant les escapades au bout du bout de nuits adolescentes,
la quête irrépressible d’un quelconque idéal,
d’une éternelle passion, d’un prodigieux destin,
un paradis exigé au prix de l’innocence.

Pêle-mêle, dans une caisse d’oranges attelée au tricycle,
quelques cubes de bois peint,
la dernière roue d’un camion de pompiers brûlé depuis longtemps,
et tous les petits morceaux ramassés de jouets délaissés,
débris irréparables de l’enfance,
couverts de-ci de-là par la peluche éparpillée d’un ourson borgne.

Ce soir les souvenirs vont en cortège,
l’un tirant les autres en une procession ténébreuse et sans âge.

C’est l’improbable défilé d’objets hétéroclites,
abîmés par l’espoir,
brisés par un mensonge,
condamnés par les ans,
évadés d’un grenier où la mémoire ingrate les avait remisés.

A tant d’impardonnables regrets de ce qui fut et n’est plus,
se mêlent, intruses, quelques indomptables chimères,
désirs inavoués et rêves interrompus,
échappées du monde des peut-être.

Ces nostalgiques images, révélées juste pour un instant,
sur l’écran de chiffons recousus au fil d’une araignée,
soudain s’évanouissent en un nuage de poussière sépia.



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