Partagez

Elle dormait tranquillement, blottie sous sa couette en plume d’oie. 
Lovée comme un chat, elle soupirait parfois en souriant.
La neige tombait sur le double vitrage, laissant naître pendant un instant quelques cristaux de glace avant qu’ils ne soient poussés par le vent.
Il faisait bon dans la pièce en bois.
La femme poussa un petit soupir et se tourna sur le côté. 
Il n’y avait pas de chat dans cette maison ancienne, ni de chien, aucun poisson tournant en rond dans un bocal en verre, juste elle qui rêvait, à en voir le mouvement de ses lèvres. 
Le vent dehors souffla un peu plus fort contenant avec peine sa fureur naissante. Un volet claqua au loin, étouffé par la couche blanche.
L’hiver prenait racine.

                                            
Les traces qu’elle laissait derrière elle étaient profondes comme déchiquetées. 
La bête soufflait, se cognait les bois dans les branches basses. Les plaies qui lui zébraient le flanc la faisaient souffrir.
Elle n’avait pas entendu s’approcher les deux fauves traînant derrière eux leur chaîne cassée, elle n’avait rien vu venir trop occupée à rogner du bout des dents un morceau d’écorce encore tendre.
Elle aurait dû flairer la forte odeur de musc des deux guerriers nocturnes, voir leur ombre sombre bondir sur la neige. Au lieu de cela elle était restée confiante, calme et sereine, le museau enfoui dans la blessure de l’arbre. 
Et ils étaient arrivés.
Sans un bruit, ils avaient franchi la clairière blanche en trois bonds gigantesques ne faisant jaillir sous leurs pattes musclées qu’un petit peu de neige ; ils s’étaient jetés sur elle sans un jappement et avaient refermé leurs puissantes mâchoires sur les muscles de son flanc, l’entaillant profondément avant qu’elle ne puisse réagir.
Le goût du sang lui éclaboussant le museau était tellement fort qu’elle avait faibli un court instant, fléchi même sur ses pattes puis se reprenant avait courbé le dos en baissant la tête et donné une puissante ruade qui avait projeté l’un des attaquants contre le tronc d’un arbre.
Le craquement de son échine se confondant avec celui du bois ne l’avait pas rassurée pour autant car les attaques redoublées de l’autre bête se faisaient encore plus pressantes.
Elle avait bien vu cette anfractuosité à peine dessinée sur le sol devenu maintenant boueux, mais n’avait pas pris garde à la racine qui la bordait. Un instant d’inattention dû à une nouvelle attaque et ce fut la chute. Elle se vit tomber, glissant dans la glèbe, s’empêtrant un peu plus à chaque effort pour se relever.

Les yeux de la bête, rouges de rage, la lacéraient du regard.
La mort maintenant s’approchait doucement, le corps musculeux à peine soulevé au-dessus du sol ne laissait place à aucun espoir. 
Les grognements rauques qui avaient commencé à naître dans la puissante gorge s’étaient transformés en un long feulement presque mélodieux.
Elle sut que sa fin était proche, et au lieu de se battre encore une fois, de combattre à s’en déchirer l’âme, ne pouvant pas fuir, elle se tourna doucement vers les mâchoires ouvertes non loin d’elle et tendit son cou, vaincue.
Elle tressaillit de tout son corps une dernière fois en regardant son ennemi se dresser au-dessus d’elle et ! …tout disparu : branches, odeurs, terre, bête. Absolument tout.
Le sol s’était effondré sous le poids du fauve, la laissant veuve de sa mort.
A la place de cela un trou énorme. 
Plus un bruit, plus un son ne sortait de cette crevasse providentielle, aucun grognement rageur annonçant le retour de la peur. Rien. Rien qu’une paix irréelle, comme un morceau de temps suspendu dans le ciel.
Tout était figé. Même son cœur s’était arrêté de battre. Elle ne tremblait plus, n’osait plus respirer par crainte de rompre le charme.
Ce fut un flocon de neige qui la ramena à la réalité, un petit flocon de rien du tout qu’elle vit d’abord tournoyer au-dessus d’elle, paralysée, puis se poser et fondre sur sa truffe humide. 
Elle chercha maladroitement à se redresser, à ramener ses pattes dans l’axe de la terre mais retomba dans la boue glacée.
Un son la fit frénétiquement retrouver son équilibre, un son étouffé sorti du gouffre, un son qui lui fit comprendre que le danger était toujours là ; alors elle s’éloigna, aussi rapidement que le lui permettaient ses blessures, de la clairière et s’enfonça dans la forêt.  
Les traces qu’elle laissait derrière elle étaient profondes comme déchiquetées, mouchetées de pétales rouges, de petites baies sanglantes.
La lune blanchâtre, inaccessible, semblait moqueuse.

Ce fut cette même lune qui réveilla la femme, qui caressa son visage heureux.
Elle s’étira tranquillement comme le font les chats, bailla en minaudant pour son propre plaisir et contempla rêveuse, l’astre fautif.
Elle se leva, belle dans son pyjama rouge et s’approcha de la fenêtre. La neige recouvrait la route qui serpentait devant sa maison.
Il était tombé presque 20 centimètres au cours de la nuit et les sapins revêtaient ce manteau particulier qui plait tant aux enfants, qui leur permet en secouant une branche, de se retrouver tout de rire et de blanc vêtus. 
Elle eut envie de s’habiller chaudement, de s’enfoncer profondément dans ce paysage qu’elle voyait devant chez elle depuis bientôt quatre ans et d’admirer les étoiles encore une fois.
Elle eut envie de mettre ses mains bien au chaud au fond de ses poches et de marcher dans la nuit en sentant le froid lui rosir les joues.
Elle n’était jamais sortie ainsi dans l’obscurité car l’ombre des arbres, le craquement inattendu de quelques brindilles sous quelques pattes légères, prenait pour elle des proportions plutôt effrayantes quand son regard n’avait plus les repères habituels.

L’appel de la neige, de la nuit, fut plus fort que ses craintes.
Elle enleva son pyjama, enfila un pullover bien épais, un jean, son anorak blanc, mit ses chaussures de marche un peu usées, coiffa sa tête de son bonnet tout neuf et referma doucement la porte derrière elle.
Ah ! Marcher ainsi en regardant les flocons danser devant soi, sentir la neige crisser doucement sous ses pieds en écoutant le tendre bruit étouffé de ses pas et regarder cette lune complice éclairant son chemin. Quel régal !
Elle quitta rapidement la route où n’apparaissait aucune trace de voiture pour s’enfoncer, après avoir pris un petit raidillon, dans un sentier qu’elle connaissait bien.
Elle ne comptait plus le nombre de fois où elle s’était plongée dans cette forêt tôt le matin, quand le brouillard se faisait couverture et l’emmitouflait de ses haillons glacés.
Combien de fois avait-elle grimpé le long de ce chemin à peine tracé et laissé dans les herbes folles couvertes de rosée la trace de ses pas ! Et ce tronc d’arbre couché qui se dissimulait dans l’ombre et cet autre là-bas malingre à n’en plus pouvoir, elle les connaissait tous, les reconnaissait mais cette nuit ils avaient pris une autre forme, une autre vie. Ils étaient dans le ciel comme des amants désunis pourtant ils demeuraient tous là, exhibant leur odeur à bout de branche, le noir de l’un cachant l’ombre de l’autre.
La neige se mit à tomber dru.
Le vent se fit bourrasque ce qui lui fit relever le col de son pull-over, réajuster son bonnet, plisser un instant les yeux de plaisir, enfoncer ses mains plus profondément dans ses poches et avancer droit devant elle. 
Elle faisait du hors-piste, comme elle se plaisait à dire, en empruntant les chemins de traverse pour mieux rêver. Elle découvrait des paysages inconnus, s’emmêlait parfois jusqu’à la taille dans des bouquets de ronces, pour revenir plus tard dans son nid au cœur du village, couverte de feuilles et de griffures mais se rappelant avec reconnaissance les moments magiques où elle avait pu voir des sangliers magnifiques fuir à la queue leu leu ou des biches superbes bondir, légères comme des elfes.

Le hors-piste de ce soir-là était magique, rien n’était pareil, même la nuit et la neige étaient singulières.
Elle se sentait différente, comme portée par quelque chose de nouveau.
Se réveiller comme cela au milieu de la nuit n’était pas dans ses habitudes et encore moins de se lever pour aller marcher même si elle aimait ça. De plus, être en pleine forme quand tout le monde dormait était une gageure. Mais le plus bizarre furent les traces qu’elle ne laissa pas dans la neige en sortant de chez elle, même pas un léger effleurement, rien ! et puis tout à coup, quand elle remarqua que la chose n’était pas normale, ses pas se creusèrent, dessinés sous ses yeux comme sous les empreintes d’un invisible personnage. Mais qu’importe, la forêt était tellement belle, pleine de vie et de paix, qu’elle était prête à ne pas comprendre ce qu’elle faisait, ni ce qui se passait.

Ah! Marcher nez au vent, le cœur libre, sentir le froid vivifiant picoter ses joues, voir la neige jaillir devant ses pieds, quel délice !  

                                            

Haine, rage, colère.
Depuis que le sol s’était effondré sous lui, il n’y avait que ces pulsions destructrices qui l’animaient.
Ses élans de fureur étaient tellement puissants qu’ils lui permirent de survivre, survivre pour détruire la bête qui lui avait échappé.
Il n’avait plus qu’un seul but, finir ce qu’il avait commencé quelques heures plus tôt : porter un terme à cette traque fabuleuse que la nuit lui avait offerte.
Il savait que le temps était compté !
Tout de crocs tendus, il déchira la terre devant lui. S’arc-boutant sur ses pattes arrière, il gratta la glèbe à s’en fendre les chairs. Rien ne pouvait l’arrêter, pas même le bruit sourd de l’eau qui grondait devant lui ; alors quand il tomba dans la rivière aucun doute ne l’envahit, sa rage ne fit qu’empirer.
Il barbota longtemps, à droite, à gauche, s’accrochant de courts instants aux parois rocheuses, avant d’être repris par les flots.
Toute son attention s’était fixée pendant ce temps sur sa propre survie mais lorsqu’il sentit l’odeur de l’humus devant lui et qu’il devina un rayon de lumière à travers l’eau qui ruisselait sur son museau, il sut que la chasse pouvait reprendre.
Ce n’est que lorsqu’il sortit enfin de terre, boueux et glacé, écorché comme un échappé de l’abattoir, craché comme une « malsaineté » que la haine le fit encore une fois frissonner. A peine vomi des entrailles de la terre, truffe au ras du sol il bondit en avant.

Il avait perdu les traces de la bête mais il savait que tôt ou tard il croiserait de nouveau son odeur, et là tout serait joué.
Il fonça droit devant lui puis tourna de droite et de gauche pour trouver un indice sans se laisser détourner de son but, rivé à la bête en fuite. 
Un lapin de passage s’arrêta, tremblant et pétrifié quand il vit l’ombre menaçante passer devant lui et ne dû son salut qu’à la détermination sans faille de l’autre.
Quant à certains moments il lui semblait que la piste était proche, de plaisir il mordait la terre, secouait la motte de guingois en s’étouffant à moitié et repartait rageur. Lorsqu’ il vit de nouveau la clairière, son souffle s’accéléra.

Le trou était là, immense, béant comme une blessure aux bords déchiquetés.
Il sauta par-dessus le corps encore secoué de spasmes de son congénère et sentit l’odeur du sang. Il hurla un long moment pour marquer sa place dans la nuit et reprit sa course folle.

                                             

Le craquement l’avait déchiré en deux, grésillant dans son crâne comme un marron dans la cheminée.
Il était tombé après la ruade comme un sac de sable sur le sol et n’avait pu se relever.
L’arbre qu’il avait heurté vibrait encore comme la corde d’un arc lorsque la douleur se déclara. Elle le fouilla de fond en comble, lui déchirant les tripes et le rongea corps et âme sans pitié.
Il ne vit pas le sol s’écrouler à côté de lui ni la bête s’enfuir, ne remarqua pas la neige qui le recouvrait doucement.
La gueule ouverte il n’était plus qu’un corps presque sans vie. Une faible vapeur sortait de sa truffe par petits jets saccadés. Il ne gémissait même pas.
C’est à peine s’il sentit, pressentit plutôt, qu’une ombre sautait par-dessus lui puis les arbres se brouillèrent et ce fut le noir complet.
Quelques feuilles d’hiver tombèrent, négligente couverture mortuaire et se posèrent sur ses yeux grand-ouverts devenus vitreux. 

                                             

Boitant de plus en plus bas, elle laissa dans la neige une longue trace de pétales rouges qui s’étiolaient tout au long de sa fuite.
Soufflante comme une forge, refusant de s’écrouler, de s’abattre sur le sol glacé pareil à un arbre foudroyé, elle avait fui longtemps dans la forêt, courbant les branches sur son passage, avait même forcé moult ronces de ses bois, cherchant un endroit pour se reposer, reprendre des forces, quand le hurlement avait surgi dans la nuit.
Un cri rauque de rage frustrée, maudissant la terre et la lumière, un hurlement de vainqueur, un bruit qui la glaça de terreur. Il était revenu du fond de la terre. 

Son inquiétude venait de se transformer en certitude, elle ne verrait pas l’aube se lever.
Humant l’air de ses naseaux tremblants, elle y chercha l’odeur de la bête sans en déceler la moindre trace. Cela ne la rassura pas pour autant car elle savait que blessée ainsi, sa course était perdue d’avance.

Face à un fauve poussé par la haine, (l’un de ces animaux dégénérés par les hommes depuis longtemps) elle n’avait aucune chance, pourtant elle assura encore une fois ses sabots dans la neige glissante et reprit sa course nocturne.

La perte de son sang l’affaiblissait de plus en plus, la faisait se sentir lourde, même ses bois étaient encombrants. Eux qui jusqu’alors avaient été sa fierté, devenaient au fil des heures d’abord une gêne pour se mouvoir entre les branches basses puis un handicap par leur poids grandissant qui la faisaient se plier à certains moments jusqu’à terre. Alors elle huma l’air encore une fois, secoua ses oreilles droites comme pour dire au-revoir aux arbres, aux feuilles jonchant le sol et qui ont une si bonne odeur, aux rongeurs qui « tunnellent » sous la croûte glacée, aux pousses tendres qu’elle affectionnait particulièrement et se coucha contre un arbre. 

Elle ressentit avec plaisir l’écorce rugueuse sur sa peau, appuya son corps affaibli contre le tronc puissant et se laissa aller.
Rien n’était fini pourtant, elle le savait bien. Tant que la vie était là tout était possible mais la lutte étant inégale, elle préférait se résigner.
Une odeur étrange la fit sursauter et tourner la tête, une odeur douceâtre, un peu sucrée suivi d’un léger bruit de branches cassées et… elle la vit.

Dans la lumière lunaire, la forme était encore loin et malgré le sombre de la nuit, elle distingua la tache légère se déplaçant sur la neige.
Tressaillant de faiblesse et de peur, la bête se mit à souffler plus fort en voyant l’ombre venir vers elle.
C’était une petite bonne femme vêtue chaudement, le nez dépassant à peine de son gros col roulé. Elle avançait d’un pas volontaire sans prendre garde aux ronces qui s’accrochaient à ses jambes.
Sa curiosité étant plus forte que sa peur, l’animal fut aux aguets.
Il émanait de chez la femme un sentiment de paix, de calme qu’il avait peu ressenti chez ses semblables…  plus que cela même, une impression de puissance tranquille.
Par expérience il savait qu’il ne fallait pas se fier à la taille, à l’allure, alors il s’en remit à son instinct et décida de lui faire confiance.  

Elle marchait depuis longtemps déjà et commençait à éprouver un début de fatigue quand le hurlement se fit entendre. Les poils de ses bras sous son gros chandail se dressèrent.
Elle n’aima pas. Le cri était lugubre, annonçant la mort.
Cri d’agonie ou de victoire proche, elle ne savait pas mais il était sinistre, alors au lieu de faire demi-tour poussée par un réflexe de survie, elle se dirigea vers la source du bruit sans se soucier de la forêt qui devenait de plus en plus dense.

Sa joie retomba un peu en devinant qu’il se jouait quelque chose là où ses yeux ne pouvaient encore voir, qu’une pièce dont elle se doutait qu’elle allait être l’une des protagonistes était en train de se dérouler.

Son pas devint ferme et elle marcha sans prendre garde aux branches et aux pierres qui s’étalaient devant elle.
Le chemin lui sembla plus facile à parcourir et en se penchant légèrement en avant, elle s’aperçut que les obstacles s’effaçaient ou plutôt s’écartaient devant ses pieds. Au début ce n’était pas flagrant mais elle constata qu’il lui suffisait de regarder l’endroit où sa chaussure allait se poser pour voir aussitôt la branche ou la pierre se pousser ou rouler.
Elle ne se posa pas de question, trouva que tout était simple, prit les choses comme elles venaient et laissa la vie l’envahir.

C’était drôle, depuis qu’elle avait fermé la porte de sa petite maison, les sensations étaient différentes voire singulières.
D’abord la neige qui ne gardait aucune trace de ses pas puis cette joie profonde, exaltante tout au long de cette balade nocturne et maintenant la forêt s’écartant pour la laisser passer, comme complice de sa venue. Et c’était bien ce qui se passait. Elle en avait eu la certitude deux minutes auparavant en s’approchant d’un buisson de ronces ; alors qu’elle s’apprêtait à écraser les premières tiges, celles-ci se poussèrent doucement sur le côté avec pour seul bruit le léger froissement des épines sur le sol. A peine fut-il traversé qu’il reprit lentement sa forme initiale de bosquet revêche.
La lune s’étant levée un peu plus, éclairait maintenant le sous-bois d’une pâle blancheur et c’est ainsi, qu’à la limite de la lumière, là où la nuit faisait frontière, qu’elle les aperçut. 
                                                
Enfin ! Il l’avait pistée pendant de longs instants prenant garde à ne pas faire de bruit, même quand, dépité en la voyant se coucher contre un arbre, il avait été obligé de retenir de justesse un couinement. Il aurait mieux aimé finir sa course folle dans un bond gigantesque, plantant crocs et griffes dans la gorge offerte.  Mais qu’importe, il n’avait plus que quelques mètres à parcourir pour satisfaire sa soif de sang.
Se couchant par terre il rampa doucement, faisant même attention à ne pas faire battre sa courte queue de contentement. Il se méfiait de la joie intense qu’il ressentait au fond de lui car elle avait souvent eu tendance à lui faire commettre des imprudences. Combien de fois avait-il perdu une proie à cause de cette pulsion qui, au moment de l’assaut final le faisait bondir un peu trop vite, trop ivre de plaisir avant l’heure, le laissant finalement fou de rage, les crocs mordant le vide alors que lièvre ou marcassin chanceux s’enfuyait ! 
Il se jura bien que cette fois-ci ce ne serait pas le cas, la proie était trop belle, trop prête, alors il se fit encore plus petit, rasant le sol au plus près.
Une brindille craqua sous le poids de son corps. Il se statufia, fixa l’ombre toujours allongée près de l’arbre et soulagé qu’elle n’ait pas bougée, il se remit en mouvement, patte après patte. 

Ses puissants muscles saillaient sous sa peau couleur terre. Seuls ses yeux brillaient de cette rage qui ne l’avait pas quitté depuis le début de la nuit.
Sa triste vie d’avant ce soir n’existait plus.
Fini la chaîne qui le tenait à plein temps fixée le long d’un mur de ferme.
Fini les coups de bâton donnés pour un oui ou pour un non.
Terminé tout cela depuis que d’un effort désespéré il avait brisé servitude et passé en voyant un autre mutilé du cœur trottiner non loin de lui.
Maintenant il savourait pleinement son bonheur.
Il ne bougea plus humant doucement l’odeur du sang qui le faisait baver. Il passa un bref coup de langue sur ses babines, durcit ses muscles, haussa très légèrement ses pattes avant et s’apprêta à bondir.

                                                  
La scène devant ses yeux était comme une image mise à l’envers. Cela n’avait pas de sens.
Un jeune cerf contre un arbre, couvert de sang, apeuré, vaincu, prêt pour la mort et à deux pas de lui ce magnifique chien, s’apprêtant à bondir, bondissant même. 
« Un bâtard, mais quel bâtard ! » se dit-elle avec admiration
Alors sans plus penser à rien, elle se mit à courir, à courir comme jamais elle ne l’avait fait auparavant.
Ses enjambées trop petites furent portées par les herbes, les branches de la forêt.  La nature toute entière la poussa au-devant de la scène, la faisant sienne.

Elle distingua le fauve élancé entre ciel et terre, le poil dressé, prêt à tuer. Alors comme un courant d’air elle se glissa entre eux. S’opposant de tout son amour à la chute finale de la cruelle scène la femme devint fée, se transforma, se « translucida » même.
Un trait de lumière l’entoura tendrement, mettant en valeur ses ailes cristallines finement dentelées, bruissantes dans son dos. 
Elle déposa délicatement en petites touches fines le bout des doigts d’une de ses mains sur le museau humide du chien et de l’autre caressa doucement le long cou gracieux de la bête aux abois.

La lune, un court instant, lança un long rayon d’argent qui ondula le long du temps et changea, en passant par la nymphe, le fauve et la proie, métamorphosant les sentiments bestiaux en amour.

Le corps blessé reprit vigueur et beauté auprès de la femme-fée, s’épanouit à nouveau, se dressa de fierté, s’ébroua même un court instant après s’être relevé et d’un trottinement léger s’éloigna sans un bruit. 
Avant de passer la limite de la lumière, le cervidé tourna sa tête redevenue noble une dernière fois vers la femme assise sur le sol, la main posée négligemment sur la tête du chien et la regarda un long moment, frottant doucement ses bois contre le tronc d’un arbre puis d’un bond souple et harmonieux disparut dans la nuit.

                                                  

Ornée de cheveux blancs, une femme marchait tranquillement accompagnée de son compagnon à quatre pattes. Gambadant joyeusement autour de sa maîtresse, il chassait moustiques et papillons en poussant quelques jappements heureux.
L’air était doux et ils aimaient beaucoup ces sorties où la fraîcheur matinale n’avait pas encore été remplacée par la canicule de l’après-midi.

La bête couleur fauve, bondissante, amusait la femme qui voyait attendrie les muscles encore puissants rouler sur son dos en faisant naître des reflets cuivrés.

« Quelle douceur aujourd’hui » se dit-elle en écartant délicatement une branche qui avait frémi à son approche.
Ils avançaient ainsi tous les deux, l’un foufou et l’autre posée, calme, sûre d’elle.
Ils cheminaient le long d’un petit sentier comme très souvent depuis cette fameuse nuit sept ans auparavant où tout avait changé. Mais maintenant ils connaissaient leur destination car ils venaient par ici comme à un pèlerinage depuis qu’ils l’avaient vu et c’était leur joie quotidienne.
 
Cela s’était passé 15 jours plus tôt. Alors qu’ils se promenaient tranquillement, ils entendirent un bruit rauque, sorti d’une gorge profonde et ils virent au travers des arbres, près de la colline, un magnifique cerf bramant.

La tête levée, ornée de superbes bois, il appelait à l’amour en tendant le coup vers l’avant.
Fascinés, ils s’étaient arrêtés pour admirer cette vision inoubliable. Le chien nommé « tout fou » en avait même oublié de recracher son dernier moustique, ce qui l’obligea à crachoter sous un « chut ! » amusé de sa maîtresse.

Le roi de la forêt s’était arrêté un instant et se tournant vers eux les avait longuement regardés avant de reprendre ses appels de mâle en rut. Depuis, ils venaient ainsi chaque matin au même endroit, apportant avec eux l’espoir insensé qu’ils verraient encore une fois la remarquable bête. Et à chaque fois, d’une manière ou d’une autre elle était là, soit les regardant cheminer, soit passant un court instant à la lisière de la forêt pour indiquer sa présence.
Mais aujourd’hui était un jour différent, la femme aux longues mèches blanches et le molosse le sentaient bien.
Toute la nuit ils avaient entendu des bramements entrelacés de chocs sourds, de coups violents qui résonnaient dans les arbres et ils espéraient bien que leur ami serait encore là aujourd’hui.
La surprise fut de taille car lorsqu’il apparut ce ne fut pas seul. Autour de lui paissaient quatre fines biches apeurées. Il trônait calmement au milieu de ses femelles, fier comme Artaban en regardant de ses beaux yeux sombres la fée et le chien et ne bougea pas d’un pouce.
Le temps s’arrêta, fixant l’instant, le moment présent, puis il se tourna lentement vers elles et d’un pas souple il s’éloigna en les emmenant dans son sillage.
Depuis, la forêt a repris son calme et sa vie habituels, réglée sur le temps du jour, de la nuit, des saisons aussi.

La femme devenue vieille se promenait maintenant seule mais l’on pouvait voir parfois encore une ronce ou une pierre s’écarter devant elle.
De temps à autre un cervidé quelconque passant par hasard s’arrêtait et levait son mufle au ciel en tressaillant. Sentant de loin son odeur il se calmait, la reconnaissant. La forêt lui avait raconté.



Veuillez noter :

Envoi...
Total :
5 sur 9 votes