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Je suis le clou tordu d’un marteau maladroit :
Celui qu’on a fiché au vantail d’une grange,
Pour éloigner la mort, pour conjurer l’effroi,
Transperçant à   jamais quelque grand duc étrange.

Je suis le clou rouillé d’un très vieil écriteau :
Le chien était méchant et mordait le facteur,
La maison fut à   vendre avant la chandeleur :
On adjugea la grange en trois coups de marteau.

Je suis le clou perdu au milieu des cailloux,
Tantôt scorpion de fer piqué dans ta semelle,
Tantôt douleur de vive et d’amour éternelles :
Ici-bas tout passage est clouté jusqu’au bout.

Je suis le clou chassé par l’avaleur de sabres,
Allant de bourg en bourg, saltimbanque et nomade ;
Bonimenteur de rêve ou roi de la palabre,
J’aurai toujours à   dire un petit mot de Sade.

Je suis le clou navrant à   la fin du spectacle,
Quand Aznavour maudit le public qui renâcle.
Mes adieux répétés et mon dernier repas,
C’était pour te crier : « Ne me plante pas là ! »

Je suis le clou multiple au tapis du fakir,
Comme un coussin d’acier où s’assied ma tendresse,
Je porte à   fleur de peau l’aiguillon des plaisirs :
Ceux que ton cœur me prend et ceux que tu me laisses.

Je suis le clou pourtant qui dort avec les autres,
Dans le sommeil constant de ta fosse commune.
Dis-moi pourquoi Dieu me choisit parmi tant d’autres,
Pour m’enfoncer au tronc de ta bonne fortune.

Je suis le clou royal qui tapisse ta vie,
Semence à   ton fauteuil, semence à   tes envies,
Dont Molière hérita pour planter son décor,
Comme un acte sexuel dans une pièce en or.

Je suis le clou romain qui fait saigner les pieds,
Qui fait rougir les mains et pleurer Madeleine,
En pensant à   mon père en revoyant la Cène :
Je suis peut-être aussi un clou de charpentier …



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