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poème en prose

Devant la montagne d’informations commémorant les événements du 11 septembre 2001, à New York, je me suis demandé s’il me restait un seul mot pour écrire une lettre sur un autre drame sans offenser qui que ce soit ou, plus simplement, sans qu’elle ne passe inaperçue. Je parle des massacres de Sabra et Chatila, deux camps de réfugié (es) palestiniens au Liban. Là, le 16 septembre 1982, il n’y avait pas de gigantesques tours, seulement des cabanes à ras de sol; il n’y a pas eu d’attentats spectaculaires, seulement des meurtres crapuleux commis dans l’ombre. Aujourd’hui ces victimes paraissent si insignifiantes, comparativement à celles des tours du WTC, que j’ai l’impression de vouloir émouvoir le public avec la mort d’une mouche. J’ai donc décidé de le faire, je parle d’émouvoir le public avec la mort d’une mouche, en partageant avec lui le récit de la mort d’une mouche dont l’auteur, Marguerite Duras, fut témoin et osa décrire dans son livre « Écrire ». Voici des extraits de ce texte :

«…Ce jour-là…j’ai vu et entendu à ras du mur…les dernières minutes de la vie d’une mouche ordinaire…Je n’avais jamais pensé aux mouches jusque-là, sauf sans doute pour les maudire. Comme vous …Je me suis approchée pour la regarder mourir.

…Elle voulait échapper au mur…Elle se débattait…Ça a peut-être duré entre dix et quinze minutes et puis ça s’est arrêté. La vie avait dû s’arrêter…

…Je suis encore restée là à la regarder, dans l’espoir qu’elle allait recommencer à espérer, à vivre…Je ne sais plus la fin. Sans doute la mouche, à bout de forces, est-elle tombée…une mouche était morte là à trois heures vingt…

…La mort d’une mouche, c’est la mort. C’est la mort en marche vers une certaine fin du monde…On voit mourir un chien, on voit mourir un cheval, et on dit quelque chose, par exemple, pauvre bête…mais qu’un mouche meure, on ne dit rien, on ne consigne pas, rien.

…Maintenant c’est écrit…Ça lui donnait une importance d’ordre général, disons une place précise dans la carte générale de la vie sur terre…Cette précision de l’heure à laquelle elle était morte faisait que la mouche avait eu des funérailles secrètes. Vingt ans après sa mort, la preuve en est faite ici, on parle d’elle encore.

…Jamais je n’avais raconté la mort de cette mouche, sa durée, la lenteur, sa peur atroce, sa vérité…La précision de l’heure de la mort renvoie à la coexistence avec l’homme, avec les peuples colonisés…Elle est partout la vie.

…Je n’ai rien organisé autour de la mort de la mouche. Les murs blancs, lisses, son linceul, étaient là déjà et ont fait que sa mort était devenue un événement public…Je ne pouvais pas m’empêcher de la voir mourir…et de savoir aussi qu’on ne peut pas raconter que cette mouche a existé.

…Il y a vingt ans de ça…ce que je voyais, c’est que la mouche savait déjà que cette glace qui la traversait c’était la mort…La mort banale…la mort planétaire…Celle par les guerres, ces montagnes de guerres de la Terre…Cette mouche était morte. Cette reine. Noire et bleu.

…je voulais me sauver et je me disait en même temps qu’il fallait regarder vers ce bruit…de flambée de bois vert de la mort d’une mouche ordinaire…Autour de nous, tout écrit, la mouche, elle, elle écrit sur les murs…Elle pourrait tenir dans une page entière, l’écriture de la mouche…un jour, peut-être, au cours des siècles à venir, on lirait cette écriture…Et l’immensité d’un poème illisible se déploierait dans le ciel…On peut aussi ne pas écrire, oublier une mouche. Seulement la regarder. Voir comme à son tour, elle se débattait, d’une façon terrible…dans un ciel inconnu…Voilà, c’est tout.»

Ce massacre n’a pas été vu en direct sur nos écrans. On n’a pas montré et repassé en boucle, de minute en minute, l’atrocité de cet attentat contre la vie. Un autre écrivain, Jean Genêt, arrivé le lendemain sur les lieux, décrira dans son roman « Un captif amoureux » la stupeur qui le frappa en voyant une palestinienne pendue devant sa demeure, les doigts de ses mains coupés. Je n’en dirai pas plus. Comparer les souffrances des victimes est un exercice trop sinistre. Je ne peux qu’imaginer que cette femme-là, peut-être, était cette mouche, reine des martyrs de Sabra et Chatila, avec son hijab noir liseré de bleu.

Robert Marois – commémoration
image: flickr.com



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