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J’ai perdu bien du cœur sous la croix du Sauveur,

T’attendant sans savoir, te redoutant absente,

Un peu comme un miroir, un peu comme une erreur,

Entre le faux présage et la glace à l’amante.

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J’ai perdu bien du cœur à paver ton chemin,

Pour y poser tes pas, y marcher sur tes mains:

Mon amour pèlerin viendrait de Compostelle

Et pour me subjuguer, porterait jarretelle.

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J’ai perdu bien du cœur à chercher sous mon lit,

À bondir pour un bruit, à tâter des habits,

Respirant à tout prix ton parfum dans ma chambre,

Pour le flagrant délit d’un baiser au gingembre.

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J’ai perdu bien du cœur à hurler de douleur,

En croyant que le monde était sourd et menteur,

Quand il te séquestrait dans sa loi du silence,

Quand il me laissait seul sur ma terre de France.

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J’ai perdu bien du cœur au hasard des tarots,

Par-delà toute excuse, au-delà des gitanes,

À prédire une dame entre reine et sultane

Et qu’elle eût ton visage au travers du carreau.

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J’ai perdu bien du cœur en pensant au bonheur,

À celui de Vronski quand il prend Karénine,

À celui de Flaubert pour un peu d’héroïne …

Mais je ne savais pas que tu serais mon cœur.

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J’ai perdu bien du cœur à flouter des Joconde,

À maquiller leur vide et à les teindre en blondes,

Pour ajouter leur ombre aux parois de Platon

Ou pour les désaper dans les pubs Benetton.

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J’ai perdu bien du cœur à déchiffrer des runes,

Des romans sibyllins, des rébus de fortune,

J’ai tenté de percer le mystère œdipien,

Finissant par trancher l’étau des nœuds gordiens.

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J’ai perdu bien du cœur à aimer mon prochain,

Ce tout venant retors qui retourne sa veste,

Qui fait tant et si bien qu’on en devient Alceste:

On n’est pas misanthrope, on n’a que des voisins.

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J’ai perdu bien du cœur, loin des yeux, loin de lui,

À chercher un bonheur qui avait déjà fui:

Mille fois j’ai couru jusqu’à ce fameux pré,

Où rien ne croît sinon le peine et le regret.

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J’ai perdu bien du cœur à soupçonner les roses,

D’obéir à Ronsard pour te rendre éphémère,

De déchirer Albion pour s’offrir une guerre,

Souviens-toi que la mort n’est qu’une anamorphose !,

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J’ai perdu bien du cœur, mais il m’en reste encore,

Celui de Lancelot quand il pense à Guenièvre,

Où celui de Rodin quand il te fend les lèvres …

Quand on lit Mallarmé, il faut croire aux mandores.

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J’ai perdu bien du cœur, mais j’en ai à revendre,

Du sensible et du fier, du fidèle et du tendre.

Meurtri par la rancœur, blessé par les morsures,

Pour en guérir, je viens déboucler ta ceinture.

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J’ai perdu bien du cœur, mais il repousse en mai.

C’est un lierre increvable à rompre les murailles,

À verdir le désert au-delà des rocailles,

Qui se nourrit de toi, grimpant à tout jamais.

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J’ai gagné bien du cœur à tutoyer le tien,

À découvrir aussi que je n’en savais rien,

J’ai gagné bien du cœur, mais il t’en reste encore,

Je te dois l’Espérance et j’ouvre ton amphore.




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