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Une taupe, lasse de l’obscurité de son territoire,
S’était mis en tête qu’en tout, il importe de voir.
Lors, se glissant hors d’une de ses taupinières,
La voici, au grand jour, aveuglée de lumière…
l’impromptue arrivée surprend une bécasse proche,
Ingénue offusquée qui s’épanche en reproches :
« Vous dirai-je merci de vos éclaboussures !…
S’indigne l’échassière – Mes regrets vous assure,
Répond la taupe gênée, et qui ne la voit guère,
Pour me faire pardonner, vous offrirai-je un ver ?
– Vraiment dit cette bêcheuse, cela le vaut bien !
– Un lombric alors !… Patientez ici, je reviens !… »
Aussitôt, la taupe repart vers ses bas-fonds,
Fouille en tous sens la glaise qui lui sert de plafond,
En revient peu après, chargée de victuailles ;
S’installent ces commères où grouille la godaille …
« – Bien me semblez maladroite, s’esclaffe la bécasse,
Me demande si vos yeux, à leurs trous, sont en face,
Ayant, en hâte, déposé ce festin parmi les roseaux,
Je crains maintenant, que nos vers prennent l’eau …
– C’est, s’excuse la fouilleuse, que ma vue est très basse,
Conséquence d’une vie à ne faire que terrasse …
Je ne vois souvent pas plus loin que le bout de mon nez,
Nous, taupes, à forte myopie, sommes condamnées …
– Eh bien, portez des verres ! Réplique la bécasse
– Mais…c’est ce que je viens de faire, n’en reste donc plus trace ?
– Si je vous parle de verres, ce sont ceux de lunettes,
Des lentilles qui, devant vos yeux, vous rendent la vue nette
– Voilà bien qui m’intéresse, où pourrai-je en trouver ?
– Je sais que certains humains en portent, dès leur lever,
Une de mes amies, Pie voleuse, aimant tout ce qui brille,
Aura tôt fait de vous récupérer si précieuses lentilles ;
Je ne vous laisserai donc pas dans cette nécessité,
De ce pas, allons mettre un terme à votre cécité ! »

Disparaît la bécasse dans un froufroutement ailé…
Trouve son amie Pie, au bout d’une grande allée.
Lui conte les « mévoirs » de la taupe et notre pie ricane :
– Je vois ce qu’il lui faut, c’est une paire de Ray-Ban !…
La Pie, fidèle à sa réputation,
S’acquitte de la haute mission,
Confie à la Bécasse l’objet de forfaitures :
Ces binocles à la rutilante monture…
Fière est la « Long-bec » d’offrir à la fouineuse
Ce duo de loupes pour extra visionneuse,
Le fiche sur le museau humide de la taupe …
– Hourra, s’écrie celle-ci, je ne suis plus myope !
Que le monde est immense, au delà de ces glaces !
Je ne vous imaginais pas aussi grosse bécasse !…
Tandis qu’elle s’extasie sur son monde nouveau,
Un paysan voisin, au pré, mène son veau …
– Que vois-je : cette nuisible sortie de son antre !
L’heure est venue de lui plomber le ventre !…
Pour lui faire la peau, dont il n’aura fortune,
Va chercher son fusil et vise l’importune …
C’est alors que la binoclarde aperçoit son bourreau
Qui lui semble un géant à travers ses carreaux…
– Sauve qui peut ! Vite au trou !
Les bésicles la stoppent tout à coup…
Trop larges pour passer dans son boyau,
La taupe, à son seuil, se retrouve cul en haut …
Décharge de chevrotines,
Éloigne la bécassine …
Mais la taupe passe de vie à trépas ….
Pattes écartées comme branches de compas …
De cette triste aventure, il vaut mieux qu’on en rit :
A quoi bon voir grand si l’on n’épate plus la galerie !…

Patrice Lucquiaud



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