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Un cadeau du cœur pour vous mes amies, amis.
Un écrit un peu long mais qui j’espère vous plaira.
Bonne lecture

La vieille dame et l’enfant

« Je vais mourir » se dit-elle pour la énième fois en se retournant maladroitement sur le côté cherchant à se soustraire à la douleur qui lui taraudait le ventre.
Consciemment elle savait bien que son inconfort était en rapport avec le fait qu’il n’était pas venu la voir aujourd’hui. La déception la clouait dans son lit mais elle espérait (elle ne savait comment) que sa souffrance le ferait venir et alors elle pourrait lui reprocher ses problèmes.
Comment pouvait-elle en être arrivée là ?

Un enfant de onze ans pas plus, et même pas beau, juste un gamin des rues, un petit poulbot qui n’avait pour ainsi dire que la peau sur les os. Pourtant c’était ce petit chat mouillé qu’elle avait croisé le 3 septembre dans l’escalier alors qu’elle avait les bras chargés de provisions.
Le « permettez que je vous aide madame !» n’était pas plus haut que trois pommes et comme ses quatre vingt ans lui avaient « brisé » les jambes ce jour-là, elle lui avait laissé prendre un paquet et le porter jusqu’à sa porte.

Et c’est ainsi qu’il entra dans sa vie.

Après avoir déposé le colis sur la table et l’avoir aidée à ranger les provisions dans son placard, il n’était pas parti. Planté dans l’entrée il était resté là,
les bras ballants.
« Il attend une pièce » pensa t-elle en fouillant nerveusement dans son porte- monnaie et ce n’est que lorsqu’elle sentit une petite main se poser sur son bras qu’elle comprit que ce n’était pas la raison de l’attente de l’enfant.
« Veux-tu boire un jus de fruit petit ? »
Son OUI puissant l’avait surprise. Ce n’était pas un acquiescement de petit garçon mais un oui franc et direct qu’elle reçut de plein fouet comme cela ne lui était pas arrivé depuis longtemps.

Elle le fit s’asseoir dans le salon et lui ouvrit une petite bouteille de jus d’orange qu’elle gardait depuis longtemps dans le réfrigérateur ainsi que beaucoup d’autres choses inutiles.
Regardant l’enfant d’une manière indiscrète, elle s’aperçut qu’elle ne pouvait pas lui donner un âge, alors elle le lui demanda et la réponse la laissa perplexe.
« Mon âge n’a pas d’importance car de toute façon mon corps ne pourrait pas
le porter mais si vous voulez savoir depuis combien de temps il existe eh bien cela fait onze ans bientôt ! »
Elle ne fit pas trop attention aux mots mais à la musique qui en sortait, ce qui lui fit très bizarre.
Ancienne pianiste elle était habituée à comprendre l’ensemble des notes, l’essence plutôt que la signification de chaque particule, et là elle ressentit une musique profonde, beaucoup plus profonde que ce que ce petit garçon aurait dû pouvoir donner.
« Ce n’est pas de son âge ! » se dit-elle puis machinalement elle se leva comme elle le faisait très souvent depuis plusieurs décennies et alla chercher dans son placard deux pilules bleues pour les douleurs de son dos et une aspirine pour sa tête qu’elle mit au creux de sa main.
L’enfant la regarda faire sans rien dire et c’est toujours sans rien dire qu’il se leva tranquillement et vint se placer devant elle pour un « au revoir.»
Il posa sa menotte sur les doigts ridés et avec un grand sourire lui dit « merci. »

Quand lentement la porte se fut refermée derrière lui, elle se demanda pourquoi il l’avait remerciée et ne trouvant pas de réponse elle se décida enfin à prendre ses médicaments.
Elle ouvrit sa main et stupéfaite vit que celle-ci était vide, que ses pilules « bienfaitrices » avaient disparu !

24 Août

Il revint !

Un après midi en allant chercher son courrier, elle le découvrit tout menu dans un coin du couloir. Il ne paraissait pas perdu mais simplement là en train de
l’attendre.
Cela peut donner l’impression d’être un peu étrange mais elle savait qu’il l’attendait !
Il n’eut pas l’air surpris de la voir et lui dit gentiment « bonjour. »
Ayant oublié la clef de sa boite aux lettres, elle allait s’apprêter à remonter ses deux étages quand il l’ouvrit alors qu’elle était sûre qu’elle était fermée à clef et lui tendit son courrier. Elle ne répondit pas à son bonjour ni ne le remercia.

Il la suivit jusqu’à son appartement et de nouveau entra chez elle.
La vieille dame eut un peu honte car le ménage n’était pas fait… depuis hier, depuis …de nombreuses années !
Elle s’était laissée aller il faut bien l’avouer car plus rien n’avait d’importance depuis la mort de son très cher ami.
Elle était comme une coque vide, sans aucun ressort et l’agacement qu’elle éprouva par la présence chez elle de l’enfant l’a étonnée car jusqu’alors elle avait même perdu la force d’être contrariée.
De lui-même il s’assit à la place qu’il avait occupé la dernière fois et sourit.
Ce n’était pas un air de suffisance, ni l’un de ces sourires moqueurs que savent si bien employer les mouflets mal élevés qui veulent vous énerver (et qui y arrivent si bien). Non, c’était uniquement un petit sourire d’enfant content et face à ce gamin elle eut envie de lui offrir un autre jus d’orange .
Il ne paraissait pas presser et sirotait sa boisson à petites gorgées, « trop petites » pensa t-elle même.
Au bout de 10 minutes n’y tenant plus, elle lui demanda :
« Que veux-tu ? »
et lui de répondre :
« As-tu retrouvé tes médicaments ? »
Sur le coup elle fut stupéfaite car elle n’y avait plus du tout repensé. Sa boite à pharmacie étant suffisamment pleine, elle était allée, après avoir regardé par terre s’ils n’étaient pas tombés, rechercher dans l’armoire sa dose habituelle.
En le regardant, elle se rappela qu’ils n’avaient pas réapparus un jour ou l’autre au coin d’un meuble ou écrasés sous son pied en laissant une trace blanchâtre.
Ils avaient bel et bien disparu !

«  Tu sais que c’est un poison que tu avales ? Tu ne devrais pas te tuer ainsi alors qu’il est tellement facile de guérir son corps quand il est malade et le tien est en pleine forme ! » lui dit-il et avant qu’elle ne puisse répliquer il ajouta :
« tu penses qu’il est malade, car ainsi cela te permet de te complaire dans tes difficultés, mais je peux t’assurer que ce n’est pas le cas, tout est une question de décision.
Tu vas me dire oui, bien sûr, mais tu trouveras tous les prétextes de la terre pour me montrer que tu ne peux pas guérir, pour me prouver que ce n’est pas possible et sais tu pourquoi tu as fait, pourquoi tu fais, et pourquoi tu feras encore ainsi peut-être ? c’est vraiment bête comme chou ! la raison en est la suivante : si tu guérissais là maintenant, cela voudrait dire que pendant les quarante ans où tu t’es bourrée de médicaments tu t’es trompée et tu n’aimerais pas cela, tu aurais l’impression d’avoir eu tort. Personne n’aime avoir tort alors nous faisons tout pour avoir raison quitte à ce que ce soit complètement aberrant et destructeur et le résultat est que l’on vieillit souvent mal ! »
Il se tut et but de nouveau une petite gorgée de ce nectar qu’il semblait tant apprécier en la laissant bouche bée, puis il se leva et sans mot dire franchit la porte d’entrée sans se retourner.

25 Août

« Je vais mourir » pensa t-elle encore une fois.
Elle s’était dit, après qu’il soit parti la veille, qu’il n’avait peut-être pas tort et s’était souvenue que pendant de nombreuses années elle n’avait pas aimé les drogues qu’elle prenait, à tel point qu’elle refusait par honte maintenant de s’avouer que s’en étaient, mais comment faire pour supporter la vie qu’elle s’était donnée ! (un mari qui ne la comprenait pas, fier et autoritaire, deux enfants qu’il fallait moucher, torcher jour et nuit, mois après mois sans faiblir).
Les médicaments eux, au moins pendant longtemps, ne l’avaient pas trahie sauf que petit à petit… un matin elle s’était rendue compte que vivre sans eux était comme un jour sans pain, qu’elle en était devenue dépendante. Mais qui s’en souciait ? d’ailleurs ils devaient être bons puisqu’ils étaient remboursés par la sécurité sociale et puis, médecins et spécialistes ne vantaient-ils pas l’efficacité de leurs résultats !

Avant de se coucher, la vieille dame eut envie d’essayer de se passer de ses petits bonbons de toutes les couleurs et par un désir soudain et impulsif, (qu’elle regrettait maintenant) elle les avait tous jetés dans la cuvette des toilettes.
Cela lui avait pris longtemps car son armoire en était remplie.
Décacheter un par un ces petits comprimés pour qu’ils se dissolvent dans l’eau avait été très pénible, surtout vers la fin car elle pressentait confusément que le lendemain serait dur et voilà que maintenant elle se maudissait de sa « bêtise » et en voulait tout particulièrement à l’enfant qui n’était pas présent pour la soutenir.

« Après ce qu’il m’a dit hier soir, il devrait être avec moi pour me réconforter. Il devait bien penser que j’allais faire une grosse bêtise ! Ils sont bien tous pareils, jamais là quand on a besoin d’eux ! » se dit-elle pleine d’amertume.
Elle se rendit compte un peu inquiète, qu’elle venait de reprocher à un gamin pas encore pubère de ne pas avoir agi comme un homme, de ne pas s’être comporté comme elle pensait qu’un homme devait se comporter. Affinant sa pensée, elle s’aperçut qu’elle voulait même qu’il se conduise comme elle avait toujours voulu que les hommes soient avec elle, c’est-à-dire qu’ils devaient être là pour la protéger, assister la petite fille qu’elle avait été et qu’elle était toujours.
« N’est-ce donc pas leur rôle à ces mécréants de s’occuper de moi ? » pensa
t-elle plutôt agacée.
Elle s’assit lourdement dans son fauteuil préféré (le seul qu’elle possédait d’ailleurs) et se prit la tête à deux mains.
« Que m’arrive t-il ? je vais devenir folle si cela continue ainsi ! »

Un courant d’air froid lui fit lever la tête et elle comprit que son chat avait profité de son inattention pour se mettre sur le bord de la fenêtre alors elle se leva avec difficulté et en ronchonnant gentiment contre la bête alla la prendre dans ses bras.
Câlins et coups de langue râpeux lui fit oublier son désarroi pour un laps de temps suffisamment long pour que, lorsqu’elle remit par terre la boule de poils, il était l’heure de manger et ce fut une heure plus tard, vidée de toute énergie, qu’elle alla se coucher. En regardant le réveil elle vit qu’il n‘était que 20 heures et se surprit malgré elle à sourire.
« Quand je pense qu’habituellement je ne me couche pas avant 2 ou 3 heures du matin ! » se dit-elle très étonnée.
Ce soir là, pour la première fois depuis longtemps, consciemment, elle « oublia » de prendre ses somnifères.

Pendant trois jours et trois nuits la pauvre femme eut l’impression qu’elle allait mourir, que ses tripes se tordaient dans tous les sens, la torturaient. Ses chairs se distendaient sous sa peau et même à certains moments ses os craquaient de façon lugubre. Elle ressentait la mort se frayer un chemin dans son corps. Ses reins lui faisaient extrêmement mal, eux qui déjà la rappelaient à l’ordre tous les matins auparavant, s’en donnaient à cœur joie.

Le plus dur fut ce qui se passa dans sa tête. Elle eut le sentiment qu’elle allait devenir folle, que tout était souffrance et lui causait des impressions de désastre imminent.
La malheureuse se mit à pleurer et ses larmes coulèrent sans qu’elle puisse y faire quelque chose. Les idées se mélangeaient dans son cerveau et pour un mot pensé, une phrase se présentait et cette dernière lui faisait venir un autre mot qui déclenchait une autre phrase qu’elle ne pouvait retenir et ainsi de suite, minute après minute, heure après heure sans réussir à remettre de l’ordre dans toute cette confusion.
Couchée sur son lit, la vieille dame ne pensa même pas à essayer de se lever pour appeler le médecin, elle n’était plus là. Seule la souffrance était présente.

Au matin du quatrième jour elle réussit à mettre un pied par terre pour aller aux toilettes.
Un jet d’urine foncé s’écoulant d’elle lui donna l’impression de se purifier, d’éjecter une multitude de démons pervers.
Se sentant un peu mieux, elle décida de prendre un bain pour se débarrasser de toute cette sueur malodorante qui lui collait à la peau et de changer ses draps qui lui rappelaient trop ces terribles moments mais en s’approchant de son lit, elle eut un léger malaise alors elle se rallongea en se disant : « juste un instant pour me reposer. Le bain attendra ! »

Quand elle ouvrit les yeux il faisait grand jour, un beau soleil entrait par la fenêtre.
« Je me sens bien, drôlement bien par rapport à tout à l’heure ! pensa t-elle agréablement surprise.
Machinalement elle se tourna pour regarder son réveil et vit qu’il était 11 heures mais ce qui la surprit le plus fut de voir la date inscrite à côté. Elle avait dormi pendant 24 heures d’affilée… et était fraîche et dispose.
Cette fois-ci elle prit un bain, changea les draps et se fit un copieux déjeuner.
« Comme je suis bien, légère. C’est formidable ! »

Elle comprit ce que lui avait dit l’enfant avec raison : « c’est un poison que tu avales tous les jours de ta vie, les médecins te tuent à petit feu. Le seul traitement est au fond de toi. » 

Les jours suivants la virent affairée. Elle profita de ce bien-être pour ranger son appartement qui lui semblait dorénavant bien mal tenu. Elle trottina de droite et de gauche, s’activant du mieux qu’elle put pour remettre un peu d’ordre là où il n’y avait que confusion.
Elle sortit même faire des courses et surprit l’épicier (un bel homme de quarante ans) en refusant gentiment qu’on lui livre ses commissions comme cela se faisait depuis tant d’années.  « Un peu d’exercice va me faire du bien » lui dit- elle en pouffant derrière sa main face à son air étonné.

Ce fut sur le chemin du retour qu’elle s’aperçut que sa vue s’était améliorée. Debout au milieu de la place de l’église, elle regardait les façades des maisons se disant que c’était bien la première fois qu’elle les voyait ainsi. Elle s’ébaudit en distinguant sur certains rebords de fenêtres des rosaces finement dentelées qui, pendant quarante ans lui avait échappée.
Prolongeant ainsi son retour de plus de 2 kilomètres, elle se régala les yeux et le cœur de cette magnifique vision.
La vie lui parut belle pour la première fois depuis longtemps, depuis si longtemps d’ailleurs qu’elle n’arrivait pas à se souvenir à quand remontait cette sensation étrange de bonheur, de plénitude.
.
En franchissant la porte d’entrée de son immeuble, la vieille dame se retourna encore une fois pour admirer la ville et éprouva une émotion intense lui serrer le cœur. C’était sa ville qu’elle voyait, sa ville à elle et s’y sentait remarquablement bien.
«  Si seulement je pouvais me remettre à peindre, que de merveilles je pourrais immortaliser de ce superbe endroit ! » se dit-elle rêveuse.

8 octobre

Elle ne l’avait pas revu depuis le mois dernier et cela ne la chagrinait pas trop.
Elle avait bien attendu, en vain, qu’il frappe à sa porte ou qu’il sorte d’un coin de la cage d’escalier le matin en allant chercher son courrier mais comme elle ne l’avait pas vu, elle avait choisit de vivre plutôt que de survivre et mieux qu’auparavant bien sûr !.
Son cœur avait une infinie tendresse à son égard. Elle ne savait pas qui il était ni d’où il venait mais savait une chose : il lui avait sauvé la vie. Plus encore, car si son corps se portait mieux, elle s’était aperçue qu’en dehors de sa vue qui s’était grandement améliorée, sa pensée avait pris un chemin différent. Elle avait la sensation de mieux comprendre les choses, certaines idées qui jusqu’alors restaient floues dans sa tête avaient fini par s’éclaircirent et elle put s’amuser à approfondir certains livres qui l’avaient toujours rebutée, trouvant le sujet trop ardu.

9 octobre

Ce jour-là elle était allée voir le médecin. En réalité elle ne savait pas trop pourquoi, peut-être juste pour qu’il voit l’excellente forme dans laquelle elle était mais son attitude n’a pas du tout été celle qu’elle attendait.
Au début il lui a trouvé une mine superbe mais quand il a su qu’elle avait arrêté tous ses médicaments, et d’un seul coup de surcroît, elle a bien cru qu’il allait s’étouffer.
« Mais il ne faut jamais faire une chose pareille ma petite dame, vous auriez pu y laisser votre vie, c’est de l’inconscience vous savez ! » et bla bla bla ! il continua ainsi pendant de longues minutes, lui faisant la leçon. Alors elle s’est armée de son plus beau sourire et en lui réglant la consultation, qu’il ne lui avait pas donnée, elle lui répliqua d’un air réjoui qu’elle préférait mourir de son vivant que dans l’état dans lequel elle se trouvait auparavant ! sur ces bonnes paroles elle l’a ensuite salué, a franchi la porte de son cabinet droite comme un i, fière comme Artaban. « et puis quoi encore !… » se dit-elle toute contente.
Elle avait pris l’habitude de faire des promenades de plus en plus longues donc pour rentrer chez elle, elle décida de faire un petit détour pour s’aérer un peu les poumons. De plus elle s’était rendue compte que depuis qu’elle marchait un peu plus vigoureusement, elle dormait sans problème. Terminé les petits ratés du programme « sommeil » qui au début la gênait un petit peu, maintenant à peine allongée elle s’endormait comme un bébé.
Elle était en train d’admirer un magnifique jardin aux couleurs encore vives, quand elle eut l’impression qu’une silhouette était debout, attentive au bout de la rue.
« C’est lui j’en suis certaine ! » se dit-elle émue.
Elle ne l’avait pas vu réellement mais elle pensait sincèrement qu’il était là à la regarder.
Le cœur battant elle s’avança ….mais personne ! Puis elle fit le tour des rues alentour sans rencontrer âme qui vive et aucune trace de son petit bonhomme ami, pas même une ombre au coin de l’une d’elles.
« Ai-je rêvé ? » se demanda t-elle légèrement déçue.

12 octobre

Allongée les yeux fermés, elle dégustait les premiers rayons du soleil caressant son visage. Sa nuit ayant été superbe, pleine de rêves agréables, elle profitait de l’instant présent.
Elle venait de décider de flemmarder au lit ressentant un bien-être intense dans son corps quand une petite main se posa sur son front.
Elle ne bougea pas, ne voulant à aucun prix casser la douceur de cette caresse.
« Bonjour, comment vas-tu ? »
Elle ouvrit les yeux et le vit comme il était resté dans sa tête.
Un énorme sourire éclairait sa frimousse et elle se mit à sourire aussi.
« Ca fait du bien de te voir heureuse !»  lui dit-il avec plein de gentillesse. 
Elle prit sa main dans la sienne et l’embrassa doucement.
Elle ne lui demanda pas comment il était entré, ce n’était pas la peine. Se pose
t-on la question de savoir comment un courant d’air passe sous la porte !
Elle se leva simplement pour lui verser du jus de fruit dans un verre et s’assit en face de lui pour prendre son petit déjeuner.
« Que c’est bon de l’avoir près de moi ! » pensa t-elle enchantée
Tout d’un coup une idée lui traversa la tête.
« Es-tu un ange ? »
« A ton avis ? »
Question pour question, elle était mal partie pour avoir sa réponse. Voyant son air dépité, il s’empressa d’ajouter :
« Penses-tu qu’il faut être un ange pour être auprès de toi ? Ce que je veux dire, c’est que tu ne dois pas t’arrêter uniquement à ce que voient tes yeux. La réalité n’est pas toujours ce que tu crois observer. Regarde le pigeon qui est perché sur le bord de la fenêtre, là, juste en face. Que remarques-tu ? »
« Eh bien je vois un petit oiseau malheureux car il fait froid et la faim doit le tenailler » répondit-elle fièrement.
« Vois-tu qu’il a faim ? »
« Non mais je le sais, car à cette époque les animaux doivent avoir faim, c’est évident ! »
« Que vois-tu exactement ? »
« Oh ! c’est un oiseau que l’on rencontre souvent en ville, il a un plumage gris brillant avec des reflets d’argent, son petit bec est tourné vers moi. Ah ! il vient de s’envoler et en fin de compte rien ne m’a indiqué qu’il avait faim ! »
« Tu comprends ? souvent nous cherchons à décrire une réalité que nous inventons en fonction de notre vécu ou de notre éducation alors que les choses sont bien plus simples si l’on regarde simplement ce que l’on voit et uniquement ce que l’on voit. Vois-tu un ange en face de toi ? »
« D’abord je ne sais pas à quoi ressemble un ange et puis je remarque uniquement un petit garçon qui connaît bien des choses pour un enfant de son âge ! »
« Comment sais-tu qu’un enfant de mon âge ne doit presque rien connaître ? »
« Tout le monde sait ça ! »
« Ah oui ! et qui est-ce ce tout le monde ? »
Elle éclata de rire car l’image de son père, sérieux dans son habit du dimanche lui revenait en mémoire. Les mots résonnaient encore dans sa tête : « Ma petite fille tu ne peux pas te souvenir des choses que tu as vécues quand tu avais deux ans, c’est impossible, tout le monde sait ça !»
A la tête qu’elle faisait, le petit garçon sut qu’elle avait compris.
« Tu constates comme le vrai peut être changé à cause de notre vécu ou de notre éducation ! Un rien peut altérer la réalité et tisser dans notre vie de fausses directions malgré nous. Elle est tout autre en disant ce que l’on voit, sans artifice d’aucune sorte. Tu m’as vu auprès de toi sans m’avoir entendu arriver et tout de suite tu as extrapolé je ne sais quoi ! »
«C’est idiot mais j’ai cru que tu avais traversé le mur ! » dit-elle d’une petite voix. Il lui prit gentiment la main, l’emmena dans la cuisine et lui montra la porte d’entrée qui était ouverte.
« La vérité est peut-être beaucoup plus simple. Tu l’aurais mal fermée et je n’aurais eu qu’à la pousser légèrement pour entrer !» dit-il d’un air malicieux.
Il ferma la porte et d’un geste ferme tourna le verrou à double tour puis se haussant sur la pointe des pieds, déposa sur la joue poudrée de la vieille dame un doux baiser.
« Il faut que je parte maintenant mais n’aie crainte je vais passer par la porte, sinon tu vas encore te poser mille questions auxquelles tu ne pourras pas répondre pour l’instant. » 

Il éclata d’un rire cristallin et se dirigea vers le panneau en bois fermé, s’arrêta un court instant devant, se retourna et regardant la vieille dame d’un air complice, traversa la porte sans un bruit.

15 octobre

Une surprise l’attendait ce jour-là, quelque chose qui lui fit bien plaisir, quoique…
A peine levée, la sonnerie de la porte d’entrée retentie, sonnerie assez particulière il faut bien le dire car il y avait longtemps, le dring dring agaçant qui lui vrillait les nerfs avait été remplacé par une petite sonnette imitant le chant d’un oiseau.
« Que c’est beau et reposant d’avoir à chaque visite un oiseau qui vient pépier à mon oreille ! » se dit-elle pour la énième fois.
Donc, ce matin-là la sonnette « chanta » et… stupéfaction ! qui est là derrière la porte ? Ses deux enfants !
Ils s’étaient réunis pour lui faire une surprise et étaient venus, lui d’Alsace et elle de la Drôme pour l’inviter à déjeuner dans un restaurant.

Elle avait bien vu qu’ils étaient un peu étonnés de sa bonne mine, de son air guilleret (les ayant habitués malheureusement à la voir plutôt patraque) mais visiblement ils étaient ravis de la trouver ainsi.

Ils allèrent se sustenter dans un restaurant russe (décision prise par son fils qui rêvait de l’y emmener depuis longtemps) où se jouait une musique slave feutrée qui prêtait à la confidence.
Comment aurait-elle pu leur expliquer les visites de son énigmatique jeune ami, de ses changements intérieurs et son arrêt brutal de médication sans leur créer un choc ! mais elle ne pensait pas qu’il serait si fort, que leur manque de tolérance serait si grand car quand elle eut fini de leur raconter toutes ces choses qu’elle vivait, elle remarqua dans leurs yeux écarquillés qu’ils la croyaient folle, réellement folle. Elle a même surpris le regard de son fils se diriger vers sa main pour s’assurer du tremblement, évidemment qu’elle ne pouvait pas ne pas avoir à cause de cette maladie au nom compliqué qui fait perdre soi-disant la mémoire et le bon sens !
Subséquemment elle comprit qu’il fallait qu’elle s’en tienne au rôle qu’elle avait, qu’ils (tout le monde) voulaient qu’elle ait : celui d’une vieille dame qui obligatoirement devait se sentir de plus en plus mal en vieillissant !
Pourtant s’ils savaient combien elle se sentait jeune dans sa tête depuis qu’elle
ne prenait plus ces poisons qui la tuaient chaque jour un peu plus depuis tant et tant d’années !
S’ils savaient que sous le couvert d’enlever soit la douleur physique, soit la souffrance mentale la médecine asservit l’homme !
Auparavant son esprit était tout le temps dans un brouillard épais, sans fin, un nuage de coton où rien n’était grave. Le monde aurait pu s’écrouler autour d’elle, peu lui importait, il suffisait qu’elle ait sa dose de pilules roses, bleues ou vertes à côté d’elle, qu’elle prenne ce qu’il fallait et tout allait pour le mieux !
Néanmoins elle était devenue un zombie malgré cette petite boule d’anxiété au fond d’elle.
Bien sûr de temps en temps elle avait conscience de sa condition et cela l’attristait, alors si elle n’avait pas sous la main ses cachets « divins », elle filait soit chez son médecin préféré qui depuis des siècles la fournissait en « tue misère » soit chez son pharmacien compréhensif qui lui donnait ce qu’il fallait sans ordonnance (par humanisme lui laissait-il entendre) et hop ! un verre d’eau, 3, 4, ou 5 pilules et sa tristesse était partie, finie, envolée.
Elle ne faisait pas le rapprochement entre ses doses habituelles, ses levers de plus en plus tardifs, son inaction constante et sa carcasse qui se traînait de plus en plus difficilement.

Après avoir vu leur réaction, décemment elle ne pouvait pas leur faire part de ses prises de conscience, elle s’en tint donc au rôle qu’ils voulaient qu’elle ait, l’améliorant quand même pour rattraper la mauvaise impression qu’ils avaient eue afin de ne pas gâcher leur journée !
En partant à la fin de la soirée, son fils lui dit tout doucement à l’oreille en l’embrassant chaleureusement :
«Merci de cette belle journée que tu nous a donnée maman et …dis lui bonjour de ma part à ce petit jeune homme.»
Quand elle referma la porte derrière eux, il lui fit un clin d’œil accompagné d’un baiser de la main.

Ce soir-là elle se coucha heureuse une nouvelle fois.
Heureuse de voir qu’avec un peu de compréhension on pouvait arriver à vivre en paix avec ses semblables et qu’ils n’étaient pas tous dupes. Heureuse aussi que son fils fasse partie de cette catégorie de gens.
Dans la nuit elle fit des rêves bizarres qu’elle n’a pas bien compris mais qu’importe, ils étaient vraiment bizarres !
Le premier lui annonçait qu’une vieille cousine, bonne sœur de 94 ans, allait où venait d’avoir une petite fille.
Le deuxième la projetait sur une planète où il faisait toujours beau. Elle était accompagnée d’une personne qu’elle ne connaissait pas et pouvait acheter des vêtements sans avoir à les payer.
Elle se souvint qu’avant de se réveiller, elle s’était dit que de retour sur terre il faudrait absolument qu’elle pense à régler cela.
En fin de compte cette nuit-là ne fut pas du tout désagréable comme elle aurait pu le penser. Une naissance et une planète où il y faisait tout le temps beau et chaud ne pouvaient que signifier des choses agréables. C’était drôle, elle n’avait jamais fait de tels rêves ! Bizarre, bizarre mais peu importe elle se disait que la vie commençait à bien lui plaire ! Et puis elle fut agréablement surprise car elle venait de s’apercevoir qu’elle n’avait plus du tout envie de se plaindre, de s’ appesantir sur son « triste sort » et elle trouvait cela fort sympathique.

18 Décembre

Elle n’avait pas revu son petit prince ces derniers mois ou si peu que cela ne valait presque pas la peine d’en parler. Il passait en coup de vent sans que, comme d’habitude, elle l’entendit arriver. Il posait tranquillement son regard sur elle, lui faisait un baiser d’oiseau ou un clin d’œil et repartait elle ne savait où.

Elle ne se posa pas trop de questions. Il faut dire qu’elle était très occupée : beaucoup de promenades, quand il ne pleuvait pas évidemment, quelques courses en prévision de Noël, énormément de lectures (ah ! qu’elle aimait ça, se créer sa propre histoire de l’histoire !) et le temps passait tellement vite, c’était fou, à peine levée il fallait déjà se coucher !
«  Il faudra qu’un jour je lui demande pourquoi les journées sont si courtes ! »

Elle s’aperçut au fil du temps que son corps supportait de mieux en mieux l’exercice et elle ne rentrait plus à la maison courbaturée comme ce fut le cas en septembre. Oh ! comme elle a maudi ce corps de misère qui ne répondait pas comme elle le désirait ! Comme elle lui en avait voulu de renâcler, de rechigner à la tâche, de vouloir la laisser pour compte sur le bord du chemin ! Il n’empêche que bon gré mal gré il se plia à sa volonté et elle put voir trois mois plus tard le résultat car elle avait maigri, mine de rien de 10 kilos, (pardonnez du peu !) et avait retrouvé une certaine souplesse. Bien sûr ce n’était pas celle de ses vingt ans mais quand même c’était très agréable d’être ainsi !

Ce 18 décembre était un jour un peu spécial pour elle puisqu’elle fêtait ses 81 ans et elle décida de ne pas sortir au cas où… !

Elle employait une partie de son temps depuis plusieurs semaines à emballer les cadeaux de ses enfants et petits-enfants pour Noël.
Elle avait toujours mis beaucoup de cœur à envelopper ce qu’elle offrait car elle pensait que l’extérieur devait être aussi beau que l’intérieur, donc elle enveloppait ces multiples choses quand elle eut le sentiment que le petit garçon se trouvait derrière elle. Elle fit celle qui ne savait pas, qui n’avait rien entendu et continuait tranquillement son travail de mère Noël en se disant qu’il finirait bien par s’annoncer.
Etant excellente à ce jeu de patience, elle ne doutait pas d’être la gagnante de ce ludique instant.
Les minutes passèrent, puis les heures quand soudain elle eut l’impression qu’il jouait avec ses nerfs… comme elle avait pu le faire de nombreuses fois auparavant avec sa famille et elle se rendit compte qu’il n’y avait rien de drôle à cela ! Elle voulut mettre fin à cet « exercice », somme toute ridicule. Elle leva la tête en se retournant pour lui dire que cela suffisait, quand elle le vit comme par enchantement près des cadeaux qu’elle venait d’envelopper. Plus exactement il était à côté de la pile de présents qui lui étaient destinés. Elle fut enchantée car il avait dû voir les étiquettes qui étaient à son nom (petit garçon l’avait-elle nommé).
D’abord il ne dit rien mais la regarda longuement d’un air doux puis énonça ces quelques phrases qu’elle mit un temps infini à comprendre :

« Les cadeaux tuent le cadeau.
L’abondance de présents tue la joie de recevoir.
Il n’y a pas de félicité à ensevelir l’ami de tant de choses. Il va se sentir mal car il sait que jamais il ne pourra faire pareil.
Donner, c’est faire en sorte que la personne aimée se sente bien et non de la submerger. »
 
Comme visiblement elle ne comprenait pas ce qu’il venait de dire, se rapprochant d’elle il tira de derrière son dos une petite fleur jaune couverte de rosée que sa main adroitement fermée avait tenue cachée jusqu’alors.
« Je viens de te la cueillir. Bon anniversaire ! » dit-il en la lui tendant.
Elle ferma les yeux un instant pour essayer de masquer la tristesse soudaine qui l’envahie et quand elle les ouvrit à nouveau, il n’était plus là.

La petite fleur trônait, posée de guingois au milieu de la table. Maladroitement, elle alla chercher un petit vase pour ce présent du cœur, et le déposa sur le meuble en le regardant plus attentivement. Ce n’était pourtant qu’une fleurette ressemblant fort à une marguerite couleur de pissenlit, une vulgaire plante bâtarde à peine plus haute qu’un trognon de pomme mais qui dégageait une odeur de… bonheur !
Comment pourrait-elle dire ? Ce n’était peut-être pas d’elle qu’émanait cette odeur… mais du geste que l’enfant avait fait !

Du haut de tout son argent, elle avait essayé de l’ensevelir de cadeaux alors que lui, humblement il lui offrait son cœur !
Qu’avait-elle voulu faire avec tous ces paquets artistiquement étalés par terre ? Avait-elle eu l’intention de l’acheter ?  Elle ne savait pas ou ne voulait pas savoir mais ce dont elle était sûre, c’est qu’en le voyant si frêle à côté de la pile enrubannée, elle s’était trouvée mal à l’aise. Elle eut le vague sentiment d’avoir commis quelque chose qui n’était pas très correct.
Son esprit fit un tour en arrière et elle revit son fils et sa femme au même endroit un an plus tôt, en train de défaire leurs cadeaux de Noël.
Elle revit leurs têtes quand deux heures plus tard ils ouvraient encore les derniers paquets. Ils cherchaient bien à faire semblant d’être contents mais elle avait ressenti qu’un trouble, qu’elle comprenait mieux maintenant, s’était installé.
Elle se remémora d’autres fêtes où l’abondance était de mise chez elle alors que ses enfants lui offraient 3 ou 4 cadeaux en s’excusant de ne pas faire plus.
Elle se revoyait, magnanime, leur disant que cela ne faisait rien, que leurs présents lui faisaient très plaisir !
Ah traîtresse ! comme elle se mentait à elle-même ! Combien ce sentiment de puissance, de pouvoir était important à ses yeux !
Une manière comme une autre d’essayer d’exister peut-être mais qui pouvait détruire au lieu de faire du bien.

Cette petite fleur de rien du tout était à elle seule une remise en question totale de son attitude envers sa famille, ses amis et elle se dit avec effroi que si elle, elle se voyait enfin ainsi, eux la voyaient peut-être de cette façon depuis longtemps !

Comment allait-elle faire pour remédier à la situation, pour que les gens qu’elle aimait sachent qu’elle était en train de redresser la barre ?
La honte de ses actes lui monta aux joues.
« Drôle d’anniversaire, je m’en souviendrai c’est sûr ! » pensa t-elle tristement.

En allant se coucher elle emporta la fleur avec elle et la déposa sur la table de nuit, non loin de sa tête et après l’avoir regardée encore une fois, éteignit la lumière.

22 décembre

« J’ai changé, c’est certain ! » se dit la vieille dame avec beaucoup de satisfaction.
Auparavant, à la suite d’une visite comme celle qu’elle avait eue de son jeune ami quelques jours plus tôt, elle aurait été malade et se serait jetée sur ses médicaments pour oublier, pour dormir et aussi sur ceux pour la réveiller évidemment ! Enfin tout un paquet qui l’aurait laissée sur le carreau !
De plus, elle aurait bien évidemment maugrée contre la terre entière, rendant responsable de sa déchéance tout être humain passant à sa portée… et même les autres !
La seule personne qu’elle n’aurait jamais accusé c’était elle, alors que là, après une bonne nuit réparatrice, elle s’était levée en pleine forme. Le sommeil lui avait porté conseil.
Après avoir bu un bon café précédé d’un énorme jus d’orange (eh oui elle s’était mise aux agrumes, moitié pour faire pareil que lui, moitié pour rendre son corps plus résistant) elle décida de passer à l’action.

Il fallait que sa vie change et il n’y avait pas d’âge pour cela ! Alors elle se campa devant l’énorme pile de cadeaux (Dieu qu’il y en avait !) et se mit à faire le tri.

1er janvier

C’était drôle en fin de compte car elle pensait malgré tout que ses enfants, petits-enfants, arrière-petits-enfants même seraient déçus de la plus petite quantité de paquets qu’ils avaient reçus cette année mais apparemment ce n’était pas le cas, vu les lettres gentilles qu’elle eut de leur part à tous, donc son appréhension s’en alla et elle en fut ravie.

Le 24 dans la nuit elle fit une chose dont elle était assez fière finalement.
Quand elle eut fini de trier tous les paquets et qu’elle vit l’abondance de cadeaux qu’elle avait achetés (avec amour), la quantité fabuleuse qui restait après ceux qui iraient à l’un ou à l’autre, quand elle vit réellement cette incroyable débauche de présents, elle décida de jouer au père Noël, ou plutôt à la mère Noël. Alors cette nuit-là, quand tous les bruits de fête dans son immeuble cessèrent, que les paupières des enfants du dessus, du dessous et tous les autres furent fermées, que le petit jésus lui-même se fut endormi dans sa crèche , malicieuse comme pas une, elle enfila sa robe de chambre, prit un gros sac, y fourra tout un tas de cadeaux et en passant devant chaque porte, déposa un ou plusieurs paquets selon ce qu’elle connaissait des gens.
Ici une poupée en habit rose, là un superbe rasoir que son fils n’aurait pas mais elle en était sûre, ferait plaisir à cet homme qui travaillait si dur, là encore un livre sur les fées pour sa charmante voisine, femme très vieille et très gentille.
Il lui fallut faire deux voyages pour tout distribuer mais au cours du dernier elle avait dû se cacher (en pouffant comme une collégienne) car des retardataires venaient d’allumer la lumière du couloir pour rentrer chez eux au troisième.
Quelle joie enfantine elle ressentit à faire tout cela ! elle s’était retrouvée petite fille, jubilant.
Elle en déposa même devant sa porte pour  « tromper l’ennemi. »
Quel bonheur le matin au réveil d’entendre les cris des enfants, la joie des parents, tout ce petit monde se demandant qui donc avait pu transformer la cage d’escalier en sapin de noël !
Elle se promit que l’année prochaine elle recommencerait mais elle aurait un an pour tendre l’oreille, pour mieux connaître ses voisins et leurs besoins, deviner leurs envies.

A partir de ce jour-là elle commença à regarder son appartement d’un autre œil
sans savoir pourquoi mais elle s’aperçut de toutes ces choses qui étaient empilées sur ses meubles. Comme elle ne jetait rien de ce qui lui rappelait un souvenir, mobiliers et murs en étaient recouverts.
Elle constata qu’il y avait tellement de tableaux accrochés de-ci de-là que ce n’était même plus beau (eh oui elle avait peint pendant quarante ans, c’était il y a longtemps et comme le reste elle avait abandonné !)
Elle qui se vantait d’avoir un certain goût ou un goût certain d’artiste, avait sombré dans le n’importe quoi en s’entourant de tant d’objets qui n’étaient même pas mis en valeur, juste posés comme ça comme toutes ses possessions !
Chacun d’eux d’une manière ou d’une autre lui rappelait un souvenir triste.
Elle se dit qu’elle ne voulait plus de ces choses qui la ramenaient sans cesse vers le passé alors que maintenant elle voulait se tourner vers demain, vers l’avenir ! il allait donc falloir qu’elle fasse du rangement, qu’elle passe un sérieux coup de balai, d’ailleurs ce mot « balai » à présent la faisait rire car cela lui rappelait sa jeunesse lorsqu’elle a commencé à peindre. Son nom d’artiste étant C D’ART (C de son prénom) son mari ainsi que ses enfants, caustiques à souhait, l’appelaient « balai o’cédar » et cela la mettait littéralement en rogne.
Tout à coup, elle comprit vraiment que tout était rattaché à des souvenirs qui avaient tendance à l’attrister donc elle sut ce qui lui restait à faire !

Plus tard

Elle était seule en ce jour battu par le vent et la pluie qui s’engouffraient dans son cou malgré le foulard qui tenait bien serré le haut de son manteau.
C’était le deuxième enterrement auquel elle assistait en trois semaines. D’abord une amie d’enfance et maintenant un gentil voisin qu’elle aimait bien.
Quelque chose était arrivé, ce « quelque chose » lugubre que pas grand monde appréciait.
Elle suivait la procession d’un pas lourd et remarqua qu’ils n’étaient vraiment pas nombreux en ce jour d’adieu. Un sanglot retenu lui monta à la gorge.
« Est-ce pour lui qui est parti ou pour moi, celle qui reste que je pleure ? » se demanda t-elle sans trouver la réponse.
Soudain une petite main fine se glissa dans la sienne. Elle ne tourna pas la tête car elle savait qui était près d’elle.
« Merci mon Dieu, il est venu ! » pensa t-elle soulagée et en même temps la petite boule qu’elle avait au creux de l’estomac la quitta.
Après avoir jeté une poignée de terre sur le cercueil en bois verni, le soleil s’était remis à poindre derrière les nuages et ce fut toujours avec cette main enfantine dans la sienne qu’elle entama le chemin du retour.

A l’aller, elle avait eu l’impression d’être un vieux cheval d’antan tirant la bière jusqu’au cimetière voisin alors qu’au retour, la vie ayant repris un peu de ses droits, elle marcha d’un pas plus alerte.
Il est vrai que la chaleur humaine pouvait enlever tellement de peine !..

Une fois rentrés à la maison, elle n’eut pas à lui servir de jus de fruits ni à lui poser mille questions. Il installa ses petites fesses maigres sur sa chaise habituelle et la regarda. Elle lut dans ses yeux tellement d’amour qu’elle en fut toute retournée. De son regard, de son attitude il émanait une telle affinité que s’en était renversant !

« Je comprends que tu sois bouleversée. Lorsque quelqu’un meurt on a le sentiment de perdre quelque chose. En plus ce n’est jamais anodin parce que souvent ce n’est pas la première fois que cela arrive mais, car il y a un mais, les choses ne sont pas exactement comme notre société a bien voulu nous les présenter.
La personne qui part (je préfère le dire ainsi vu que c’est ce qui se passe) ne fait que partir, son corps lui, reste c’est exact mais un chauffeur qui va mettre sa voiture à la casse doit-il être triste à cause de cela ? Non, car après quelques regrets il en rachète une autre.
Pour les êtres humains vois-tu, c’est la même chose. Regarde l’expression « être humain » veut bien dire ce que ça veut dire non ? Un être qui a pris un corps point final, donc il n’y à pas de quoi dramatiser la chose. Je dis bien un être qui a pris un corps, ce qui laisse entendre que c’est l’être qui possède un corps et non l’inverse. Nous sommes le chauffeur et notre corps la voiture. A présent dis-moi qui commande la machine ?
Maintenant nous sommes habitués à éprouver de la tristesse pour chaque départ d’un proche et c’est ainsi mais il faut regarder les choses d’une autre manière. Tu as déjà eu un aperçu de cela quand des amis à toi sont décédés il y a quelques années. Lors de la cérémonie tu as cherché à quitter ton corps pour les guider. Noble attitude il est vrai et cela démontre chez toi ta connaissance intrinsèque du sujet. Bien sûr, par la suite des gens « bien intentionnés » comme par exemple ton médecin, t’ont dit qu’il ne fallait pas faire cela, que c’était dangereux, etc… etc… etc… Ce qui est drôle, si l’on peut dire, c’est que ce sont ces mêmes personnes qui te vendaient du poison qui « te collait » au corps et qui te faisaient croire qu’il n’y a que cela, que nous ne sommes que cela : un corps !
Je vois à ta tête que tu comprends ce que je veux te dire mais que certaines questions restent sans réponse et il en sera encore ainsi pendant quelque temps mais je peux te dire la chose suivante : comment ferait une société, une religion qui voudraient avoir le pouvoir sur les hommes pendant les siècles à venir ? Comment pourraient-elles asseoir leur pouvoir, car il s’agit bien de cela, s’ils laissaient les gens croire qu’ils (les chauffeurs) reviendront dans un autre corps après leur mort ?
Comment pourraient-ils exercer une pression forte sur un peuple, si celui-ci pense qu’après la mort ce n’est pas fini, que la vie continue ?
Je vois que tu commences à saisir. Tout ce que tu as compris dans cette vie, tout ce que tu as fait de bien ou de moins bien fera partie de ton bagage et sera déterminant dans ta prochaine vie. C’est pour tout le monde pareil alors il est important de comprendre le plus de choses maintenant car ainsi nous pouvons préparer notre avenir ! »
Elle l’interrompit d’un geste.
« Tu veux donc dire que les choses qui ne sont pas correctes que nous avons pu faire dans cette vie, nous suivront dans l’autre? »
« Qu’en penses tu ? Que ressent ton cœur à ce sujet ? »
La vieille dame se courba un peu. Certaines irrévérences qu’elle avait commises à différents moments de son existence lui sautaient aux yeux.
Elle se mit à pleurer en s’apercevant du chemin qu’elle avait encore à parcourir pour se créer des lendemains chantant.

« Il n’est pas d’homme qui n’ait rien fait de mal. Souviens toi de ce quidam biblique à qui Dieu demanda de lui trouver au moins un juste et de partir car la ville allait être détruite. Eh bien il ne découvrit personne, ce qui ne veut pas dire que l’on est mauvais, non, simplement il faut regarder les choses en face, les voir telles qu’elles sont, sans se raconter d’histoires ; on a tous fait de mauvaises actions dans notre vie mais être honnête, intègre avec soi-même est la seule voie de sortie.
Comprends bien, l’honnêteté est quelque chose de personnel qui évolue en même temps que la personne. Un voleur qui ne vole plus se trouvera honnête alors qu’il continue par exemple à ne pas payer ses consommations au bistro du coin, sans se croire pour autant voleur puis avec le temps il s’apercevra de ce qu’il fait et le corrigera peut-être et ainsi de suite jusqu’à être un abbé Pierre quelconque et se sentir grandement malhonnête d’avoir jeté un regard un peu trop insistant sur une femme mariée.
Plus on évolue et plus on doit se corriger car tout s’affine. Nous sommes les seuls sculpteurs de notre futur vois tu, les seuls ! »
« Qui es tu ? » demanda t-elle pour la énième fois.
« Est-ce si important pour toi ? »
« Depuis des années maintenant tu apparais auprès de moi sans que je sache qui tu es. Tu m’aides à comprendre, à prendre conscience d’un tas de choses qui ne m’ont jamais frappée pendant toute mon existence. Tu as toujours le corps d’un petit garçon de 11 ans alors que tu sembles posséder la sagesse du monde. Le temps ne paraît pas avoir de prise sur toi alors cela me semble normal de te demander qui tu es ! »

L’enfant pencha la tête sur le côté, sembla songeur un court instant et quand il la regarda de nouveau c’était avec un sourire malicieux.

« Le temps n’est pas cette chose fixe et mécanique que l’on voit sur les montres aux poignets des hommes. Il n’est pas non plus ce que parfois l’on peut croire. Il est ce que l’on veut bien qu’il soit. C’est nous qui faisons, qui créons le temps.
Regarde : quand on est amoureux il nous file entre les doigts mais quand (pour certains) on est à l’école, les heures et les journées ressemblent à des siècles. Quand on souffre, chaque minute semble être une éternité mais par contre les quelques instants de bonheur profond se remarquent par une absence totale de cette chose nommée temps. Qu’est-il au juste ? c’est la distance parcourue entre deux points, entre deux terminaux, qui est mesurée.
Ce n’est en fin de compte qu’une pensée, une vision de l’esprit c’est tout. Pour résumer c’est une décision que nous prenons, qui nous est commune et propre et qui fait que c’est ainsi.
Commune car on s’est tous mis d’accord un jour pour dire qu’une journée serait faite de 24 heures soit 24 fois une heure, que le temps serait long quand on est enfant et filerait quand on vieillit etc…
Propre car comme je te l’ai dit tu peux décider d’allonger ou de raccourcir une journée ou une semaine simplement en le voulant. Ca semble magique, extraordinaire, pourtant c’est d’une grande simplicité ! »

Encore plus tard

L’autre jour en rangeant ses multiples babioles qui encombraient ses meubles et
ses placards, elle tomba sur l’une de ses nombreuses boites de peinture couverte
de poussière.
En l’ouvrant, un peu émue car cela faisait longtemps qu’elle l’avait abandonnée, elle s’aperçut que son art au fond d’elle n’était pas mort, endormi peut-être mais sans plus. Il n’attendait qu’un geste de sa part pour bondir hors de son trou, alors elle prit délicatement ses pinceaux en poils de martre dans ses mains, esquissa un geste du bout des doigts dans le ciel, brossant un instant une touche finale sur une invisible toile et à ce moment elle sentit qu’elle se mettait à vivre.

Ah ! Respirer de nouveau l’odeur de l’essence de térébenthine de la palette couverte de taches multicolores, que de souvenirs agréables rattachés à cela ! Comme c’était bon d’écraser un tube de peinture sous ses doigts et de voir, sous l’action de petites touches du pinceau, le mélange se former. Faire naître une nouvelle couleur, rien qu’à soi, uniquement sortie de son imagination, quel plaisir !
Depuis, son chevalet trônait à nouveau au milieu du salon et elle passa ses journées les doigts dans la peinture à retrouver sans trop de difficultés les gestes d’antan. Retendre la toile, l’enduire à l’ancienne de blanc, puis tout diviser en de multiples cases (eh oui elle était de la vieille école, celle qui était perfectionniste) et se remettre enfin à croquer !
Elle se rendit compte au fil du temps que le style nature morte pour elle était fini malgré son affinité certaine pour les choses qui ne bougeaient pas ; un cap était franchi, maintenant elle avait envie d’aller à l’extérieur, d’installer sa toile sur la place centrale de sa jolie petite ville et de l’immortaliser.

Les journées filaient comme le vent, elle n’était que bonheur depuis quelque temps. Levée dès potron-minet elle s’affairait comme une petite souris, elle trottinait de droite et de gauche, là faisant sa toilette et là encore réchauffant son café, puis arrivait le moment magique où elle prenait toile et pinceaux qu’elle installait soit devant l’église, soit près du cimetière selon l’envie. A peine ses affaires posées, elle repartait pour un deuxième voyage portant cette fois siége et chevalet et enfin la journée prenait vie.

Ah ! quelles étaient belles ces heures qui couraient au gré de ses doigts. Elle ne ressentait plus la fatigue si cruelle auparavant.
De temps en temps quelques gouttes de pluie l’obligeaient à démonter son matériel et à s’abriter, alors pour pallier à ce petit contretemps, elle se chargeait dès le matin d’un énorme parasol. Une goutte d’eau et hop ! elle sortait son arme secrète.
Parfois le pinceau dans la bouche elle réfléchissait, laissant couler un peu de peinture sur ses chaussures noires. Son jeune ami étant souvent la cible de ses circonvolutions mentales, elle cherchait alors à approfondir certaines de leurs discussions.
Elle se souvenait d’une certaine conversation où devant sa vigoureuse incompréhension quant à son incapacité à faire certaines choses il lui avait dit : « Tu sais, un désir profond ne rencontre en fin de compte aucune impossibilité de réalisation. Si ce souhait ne peut être accompli, c’est uniquement parce qu’on ne l’a pas poussé assez longtemps ni suffisamment loin, c’est tout ! »
Devant le rond que commençait à former sa bouche qui s’ouvrait pour émettre comme d’habitude de multiples contestations qu’elle croyait très habiles et fondées, il leva la main, pointa son doigt vers elle pour la retenir, la faire se taire et continua :
« Crois ce que tu veux, noie toi dans le flot incessant de tes contradictions mais laisse moi te dire une chose et après tu en feras ce que tu voudras.
Vois-tu, les seuls moments de bonheur qui existent et résistent c’est quand les buts ou les ambitions sont atteints. Tu n’as qu’à prendre des exemples dans ton passé, l’acharnement que tu as eu pour peindre tes première toiles, ta toute première exposition ; tout cela est la conséquence d’un désir poussé jusqu’au bout et le résultat : une satisfaction intense. L’inverse est aussi fort et la douleur alors est phénoménale ! »
Elle s’était tue en reconnaissant au fond d’elle qu’il devait avoir un petit peu raison… peut-être !

Parfois devant ce parasol qui, il est vrai était très encombrant, elle se disait qu’auparavant la pluie, le vent, le soleil auraient été un bon prétexte pour ne rien faire, pour ne pas passer à l’action alors que maintenant elle ne s’arrêtait plus à ces détails.
« Si je veux je peux, alors je fais ! »

« Petit bonhomme, sans tes longues phrases et tes plus longs silences encore, je n’aurais jamais éprouvé la joie ineffable de peindre à nouveau. » pensa t-elle rêveuse.

Eugène Fromentin a dit cette phrase magnifique : « L’art de peindre n’est que l’art d’exprimer l’invisible par le visible. »
Elle ressentait cela de plus en plus fort et si parfois elle s’installait au milieu du cimetière, harnachée comme un beau diable avec tout son barda, ce n’était pas uniquement pour le calme du lieu, malheureusement trop souvent froissé par des petits pas pressés de grenouilles de bénitier sur le gravier blanc, mais pour voir et revoir encore ces ombres qu’elle pressentait, ces « je ne sais quoi » qui lui parlaient et l’enchantaient. Elle respirait leurs couleurs au fond de son cœur et avait parfois, souvent plutôt, l’envie de les peindre, de leur peindre la joie qu’elle avait en leur présence et de leur montrer à quel point ils étaient beaux.

Une phrase souvent résonnait dans sa tête « Laissez venir à moi les hommes d’antan », alors elle croquait couleurs et soupirs, glissait au-dessus des ombres d’avant, y jetait un soupçon de mouvement. Elle laissait sa main courir, sourire, se jouer du paysage, tout en se gaussant de l’image qui mourait au coin de sa toile pour renaître de plus belle, assoiffée qu’elle était de faire naître l’Esprit !

Quand il arrivait que la poussée se fit trop forte, le senti trop violent, que sa main n’avait plus la force de tenir le pinceau et que ses jambes se crispaient d’être restées trop longtemps debout, elle disait au revoir à ses ombres dansantes, leur envoyait des baisers et dans la lune naissante, le chevalet fixé sur son dos, se sauvait en trottinant, souriante, vers son nid douillet. Elle était heureuse !

Des années plus tard

La ville avait bien changé ces derniers mois, ces dernières années. Elle avait arrêté de compter le temps. Elle vivait le sien à son rythme et c’était très bien ainsi.

La vieille dame continuait à peindre et maintenant elle faisait partie des personnages de la ville. Les gens aimaient bien venir la voir assise derrière son chevalet, ils ne comprenaient pas toujours ce que représentaient ses toiles mais appréciaient ce qui s’en dégageait.
Elle fut très surprise car sans l’avoir voulu elles se vendaient. Un jour un homme de haute stature est venu la trouver et lui a dit être subjugué par une toile peinte au cimetière car il y sentait le vent et la vie et lui en a donnée un prix plus que raisonnable. Depuis, toutes ses toiles partaient au fur et à mesure qu’elles séchaient.
Elle ne cherchait pas à comprendre mais elle voyait avec un certain plaisir ses œuvres accrochées par-ci par-là.
Sans vouloir reconnaître y être pour quelque chose, depuis ce moment la vieille
dame trouva la ville plus calme et les gens qui se croisaient dans la rue se saluaient maintenant. Les jeunes même depuis peu, venaient regarder par-dessus son épaule quand elle peignait et elle trouvait que ses tableaux devenaient de plus en plus forts, animés d’une vie propre.
.
Cette phrase de Picasso lui revint en mémoire « Un tableau ne vit que par celui qui le regarde !» C’était tellement vrai ! car ce qu’elle avait à dire, passait par ses pinceaux, sa peinture. Elle communiquait et l’autre, les autres, sa ville, recevaient son message, son envie de leur parler et elle était enchantée.

Son ami venait toujours lui rendre visite de temps en temps, il ne vieillissait pas et elle n‘avait toujours aucune idée de qui il pouvait être ! Elle a parfois opté pour un ange, puis pour Dieu venant lui parler (c’était sa période mystique).
Elle a même pensé un certain moment qu’il n’était que dans sa tête mais le matin en trouvant le verre de jus de fruit vide sur la table du salon, elle était bien obligée d’admettre son existence.

Elle commença à se faire une idée en regroupant certains faits. Il la connaissait particulièrement bien, savait tout de sa jeunesse, de ses pensées, des choses que seuls son cœur et Dieu savaient, alors une idée un peu folle germa dans sa tête, qu’elle a tournée, retournée pendant plusieurs jours sans savoir si réellement elle devait s’arrêter plus longtemps dessus.

Elle gardait l’espoir qu’à leur prochaine rencontre elle lui exposerait son point de vue mais comme lorsqu’il venait, c’était souvent d’une manière si inattendue que dernièrement elle rata le coche.
Il était arrivé alors qu’elle lisait un article religieux qu’une association catholique de la ville avait glissé dans sa boite aux lettres (ils ne désespéraient pas de la faire venir à l’église un dimanche malgré son absentéisme millénaire). Donc, elle lisait cet article quand une voix lui dit : (ce n’était pas « dessine moi un mouton ! »)
« Que penses-tu de cette chronique ? »
Ne l’ayant pas entendu s’approcher elle fut très surprise, pourtant sans hésiter elle lui répondit : « l’article qui traite de notre âme a bien raison de dire qu’elle est immortelle ! » Il eut un léger sourire et répliqua :
« Crois-tu qu’une voiture pourrait être conduite sans un chauffeur ? Non bien sûr, il ne te viendrait pas à l’idée de penser que la voiture est le chauffeur, alors pourquoi vouloir t’ ingénier à parler de ton âme ! Comme si le corps parlait de « son âme » ! Est-ce qu’une voiture parlerait de son chauffeur ? Ne mélangeons pas tout s’il te plait ou alors il y aurait une troisième « chose » qui posséderait et l’âme et le corps ?
L’être possède un corps, c’est tout. Maintenant les hommes mélangent un peu tout et pensent que le cerveau commande le corps, qu’il pense, agit de façon propre ; eh bien non, le cerveau n’est qu’un moteur qui est activé par nous, nous en tant qu’être, tu vois ?
Quant au mental, que l’homme confond avec l’âme, (nous donc) il n’est qu’un vaste réservoir où se trouve enregistré tout notre vécu sous forme d’images contenant les sensations, les perceptions diverses, agréables ou non et c’est en le traversant que les ordres arrivent au cerveau et que le corps obéit ; alors si les injonctions données passent à travers de mauvaises expériences enregistrées, je te laisse deviner comment elle seront transmises et malheureusement plus on vieillit et plus notre mental est rempli de ces épreuves souvent douloureuses ! 
Les choses sont simples et il ne faut pas se mettre à tout compliquer ! »
Pour une fois elle n’avait pas ouvert la bouche comme une carpe hors de l’eau, ni fait des yeux de merlan frit, elle réfléchissait une main sous son menton laissant ses mots l’envahir. Elle sentait qu’il avait raison et qu’en regardant mieux la chose elle allait enfin savoir qui elle était.
Les idées s’enchaînèrent, se lièrent, pour former un tout lumineux qui tenait debout et enfin elle sut.
Elle sut qu’elle était et elle sut qui elle était.
Quand la peintre voulut lui dire à quel point c’était bon de savoir, il n’était plus là, la chaise était vide.
Par contre, elle ne savait toujours pas qui il était !

Quelques années plus tard

Ce qui était étrange c’est que son ouie s’améliorait en vieillissant, même si par- fois elle le regrettait un peu comme ce matin-là.
Pareillement aux autres jours elle installa son chevalet pour entamer une riche journée (près d’un arbre cette fois-ci car il y gazouillait une multitude de moineaux) quand elle entendit deux personnes chuchoter : « tiens, voilà la petite souris ! »
Sur le moment, cela ne lui a pas beaucoup plu et elle leur jeta un regard qu’elle voulait noir mais en y réfléchissant un peu elle s’aperçut que ce n’était certainement pas dit d’une manière caustique. En prenant un peu de recul et se regardant un peu mieux elle put voir une petite souris courir dans tous les sens portant sur son dos ou dans sa poche toiles et pinceaux. De temps en temps il lui arrivait même d’être comme les petits hamsters, les joues remplies d’un morceau de pomme ou d’un bout de pain qu’elle mâchonnait en continuant à peindre : « alors ok pour la petite souris si cela leur fait plaisir ! » se dit-elle en souriant à nouveau.
L’image de la petite bête galopant un peu partout lui était agréable à imaginer et d’ailleurs parfois elle avait un peu tendance à la peaufiner, pour faire parler tous ces gens qui la regardait.
Elle était devenue une curiosité dans la ville et pour bien des raisons.
D’abord son grand âge, car actuellement elle créait son 102ème printemps et son extraordinaire forme n’arrêtait pas de les étonner, du reste elle aimait de plus en plus la vie et elle le lui rendait bien.
Ensuite ses peintures, qui donc étaient vendues à peine peintes (cela ne la gênait plus de ne pas les garder car ce qui l’intéressait le plus c’était de traduire ce qu’elle voyait sur une toile pour le communiquer à ceux qui y étaient sensibles et non d’empiler).
Et enfin son allure, étant habillée de bric et de broc, quoique toujours avec goût (il est vrai qu’elle dénotait un peu dans cet environnement bourgeois et l’ensemble de son personnage faisait quelque peu jaser). Malgré tout, c’était le respect qui s’installait autour d’elle et il faut bien l’avouer elle en était ravie !

Tiens ! la veille elle avait vu l’épicier, enfin l’ex-épicier car il était à la retraite maintenant depuis longtemps et il traînait sa canne de banc en banc comme un vieillard sans joie. Elle n’était pas sûre du tout qu’il l’avait vue marcher devant lui malgré ses grosses lunettes qui lui mangeaient le visage.
« Il vieillit mal je trouve ! » se dit-elle compatissante

La « petite souris » aimait de plus en plus le jour naissant alors qu’auparavant elle ne pouvait pas se lever avant deux heures de l’après midi ! Debout dès le chant des oiseaux elle avait presque envie de se joindre à eux. Quel plaisir de voir le jour filtrer à travers les rideaux à peine tirés, de sentir, quand le temps le permettait et que la fenêtre était à l’espagnolette, un petit courant d’air frais caresser son visage ! S’étirer, dénouer par de petites tractions ses membres endormis, se frotter les yeux de ses poings serrés pour mieux les rouvrir et profiter du matin présent ! Quel bonheur de poser les pieds sur la moquette fraîche et de s’étirer encore une fois puis de s’installer tranquillement devant un grand bol de café fumant !
Ah ! voir une journée commencer, la déguster à l’avance, jouir du plaisir de ce qu’elle sera, de ce que l’on en fera, c’était vivre deux fois le bonheur que l’on se créait !

Que la vie était belle, de plus en plus belle ! Elle ne regrettait en rien ces années passées à se vautrer dans ses problèmes et sa « non vie », ce qui serait idiot, on ne refaisait pas le passé mais elle savait maintenant qu’elle pouvait créer son présent et que diable en faisant fi de l’âge !
Si elle avait su que passée 100 ans elle serait toujours là, à se construire des buts pour que demain soit beau et après demain magnifique !
Si elle avait su à quel point il était bon de vivre, elle n’aurait peut-être pas perdu son temps… aussi longtemps ! Mais qu’importe, maintenant elle était pleine de vie et elle appréciait !

L’hiver approchait à grands pas et les feuilles des arbres avaient cette couleur dorée qui se transformait vite en rouille. Elle pouvait encore peindre, croquer quelques scènes qu’elle aimait tant et se régaler du vent qui soulevait feuillages et parapluies. Parfois elle s’abritait sous une porte cochère et scrutait, coquine, les gens qui passaient en courant, serrant contre eux jupes et manteaux, fuyant les bourrasques hivernales.

Lorsque les journées furent trop froides, elle se claquemura dans son appartement et en profita pour mettre un peu d’ordre dans son nid. Comme toute petite souris qui se respecte elle avait fait des provisions : pâtes, riz, pommes de terre, soupes et autres aliments non périssables.

Souvent, installant sa toile devant la fenêtre, la baie vitrée plutôt tant elle était grande, la vieille dame fixait amoureusement les scènes de la rue qui se déroulaient sous ses yeux, transformées par son imagination. La vie de nouveau prenait forme et elle peignait.
Malgré la neige qui maintenant tombait à gros flocons, le soleil resplendissait dans son cœur et les journées étaient encore trop courtes.

Que lui avait dit un jour son jeune ami ? Ah ! oui. « Le temps n’est qu’une
création, il est ce que l’on veut qu’il soit, court ou long selon son désir du moment !»
Elle s’aperçut qu’il avait raison, le temps filait actuellement à grands pas alors que quand naissait une journée sans peinture elle se traînait interminablement.

« Que se passerait-il si je décidais consciemment que la journée de demain n’existe pas ? » se demanda t-elle curieuse

Le lendemain lui fila entre les doigts et ce n’est que le soir, allongée, heureuse dans son lit qu’elle se dit qu’elle n’avait aucun souvenir de sa journée.
Elle sourit en s’endormant.

Plus tard, quand le temps n’est plus compté

Il revint en même temps que le printemps, vêtu d’une chemise étrange, jaune tournesol ornée de signes qu’elle ne connaissait pas et avait eu enfin sa réponse : maintenant elle savait QUI IL ETAIT.

La chose s’était présentée d’une manière tout à fait inattendue. Elle l’avait trouvé installer à la table du salon dégustant tranquillement son jus d’orange (en vieil habitué il se servait sans lui demander quoi que ce soit et franchement même si cela au début l’avait légèrement agacée, très vite elle n’y avait plus porté attention) regardant attentivement ses dernières peintures ou plutôt les toiles qu’elle avait peintes dans le cimetière.
Il paraissait très concentré, particulièrement sur les deux dernières qui étaient plus une discussion avec les ombres, un va et vient de senti intense qu’une recherche particulière.
« Ca te plait ? » lui demanda t-elle curieuse
Sans se retourner il répondit :
« J’aime beaucoup cette liberté intérieure que tu possèdes, cette capacité qui te permet d’être en contact avec les êtres. Cela est très utile, te sera très utile…plus tard.
Tu m’a posée plusieurs fois une question à laquelle je n’ai jusqu’alors pas voulu répondre ; le pourquoi est simple, tu n’aurais pas accepté ce que je vais te dire et c’est trop important pour que ce soit un coup d’épée dans l’eau. »

La vieille dame se tint coite. « Enfin ! » se dit-elle

« Tu m’as souvent demandé qui j’étais et maintenant je sais que tu as fait le tour de toutes les réponses possibles et inimaginables et que tu t’es, ces derniers temps, rapprochée de la vérité. Tu n’a pas voulu accepter la réponse que ton cœur et ta raison formulaient, enfin pas totalement alors que tu savais ; la réponse est tellement simple : JE SUIS TOI.
Je suis toi dans une autre vie.
Je suis le TOI que tu seras plus tard, dans ta prochaine existence.
Le TOI que maintenant tu mérites mais si je t’avais montré l’être que tu étais il y a quelques décennies et ce que tu serais devenue dans ta vie future cela t’aurait fait peur.
Je ne voulais pas être un être dégradé, quelqu’un qui naît d’entrée dans une mauvaise famille, qui souffre physiquement et moralement dès sa naissance des choses qu’il a faites ou qu’il n’a pas faites (alors qu’il aurait pu les faire ) dans sa vie d’avant.
Je ne voulais pas de ce « retour de manivelle ».
Je me refusais l’héritage que tu me laissais… que je me laissais.
Etant toi, je savais que je pouvais jouer sur cette chose merveilleuse qui n’était pas abîmée et que tu possèdes : la force. Tu es une femme forte qui a baissé les bras, mais cette force est intacte au fond de toi, tout comme ton amour pour la peinture, comme ton aptitude à comprendre les êtres.
Regarde comme tu communiques bien avec eux, (en lui désignant ses deux toiles du doigt) regarde combien les gens de ta ville maintenant te considère, ce n’est pas par bonté d’âme mais parce que tu leur apportes énormément de paix par tes toiles, par tout le positif qui émane de toi.
Ils passent à coté de toi et se sentent mieux. Inconsciemment ils savent que tu es l’auteur de ce moment de joie et en ayant une de tes peintures chez eux ils possèdent une partie de ce que tu es. Tu leur donnes le bonheur.
Tu es une femme bien et je suis content, très content car maintenant je peux partir, je sais que je suis sauvé ! »

Elle n’avait rien dit quand il s’était levé, n’avait pas osé bouger quand il avait ouvert la porte pour la quitter et n’avait toujours rien dit quand en tournant son beau visage vers elle une dernière fois il lui avait dit « merci ! »

Cette nuit-là fut douce, pleine de sensations légères, de rêves inconnus. Elle était heureuse. Sa vie était quand même réussie !

Le départ

La peintre trottinait toujours autant de droite et de gauche et plus elle peignait (ce qu’elle faisait allègrement et sans modération), plus elle parlait aux gens. Ca ne veut pas dire qu’auparavant elle les fuyait, non, mais maintenant elle sentait qu’elle devait leur parler encore plus. Il fallait qu’ils comprennent que la vie était belle, qu’ils sachent qu’il n’y avait que les efforts qui portaient leurs fruits et qu’importe l’âge. Ils devaient absolument savoir qu’on ne voyait pas seulement par les yeux et que c’était en s’ouvrant complètement que l’on pouvait voir ce qui ne se voyait pas.
Elle leur parlait quand ils se penchaient par-dessus son épaule pour la regarder peindre. Elle leur parlait en les croisant dans la rue, parfois en leur faisant simplement un petit signe courtois de la tête et à d’autres moments par de vraies discussions.
Elle les écoutait aussi beaucoup (elle avait remarqué que les gens comprenaient mieux les choses quand on ne les forçait pas à accepter nos propres idées mais quand on les écoutait avec attention, parfois elle se permettait de donner un conseil peut-être, mais c’était tout).
Elle voyait les choses changer autour d’elle, maintenant les gens qui l’environnaient lui paraissaient plus beaux, plus détendus. Elle ne ressentait plus cette masse lourde sur leurs épaules, ni sur les siennes d’ailleurs, ils lui parlaient, ils se parlaient et elle était merveilleusement bien.

Elle avait revu son épicier l’autre jour et elle était contente car lui, qu’elle croyait atteint de la tremblante de la brebis, façon commerçant, lui paraissait aller mieux. Elle se demanda si la raison ne serait pas cette petite fille sortie de nulle part qu’elle avait vue quelques jours plus tôt à côté de lui sirotant nonchalamment dans une petite bouteille, du jus d’orange avec une grande paille bigarrée. Elle ne les avait pas beaucoup entendu parler mais quand le vieil homme s’était levé sans rien dire, la gamine lui prit son sac à commissions des mains avec un « permettez que je vous aide Monsieur ! » qu’elle connaissait bien. Elle était heureuse, la vie ne finissait jamais !

Ce matin-là, après avoir une fois de plus passée une bonne nuit, elle prit la décision de partir en voyage. Elle qui n’avait jamais voulu prendre l’avion à cause du vertige, se jeta à l’eau (façon de parler !)
La veille, en voyant un bel oiseau balafrant le ciel, l’envie l’avait prise. Elle avait saisi alors son téléphone et hop ! ça y est, elle partait.
Pas besoin de fermer la porte derrière elle ni de s’inquiéter des voleurs car qui voudrait des babioles d’une vieille dame !
Un taxi la déposa à l’aéroport et en trottinant, elle traversa le grand hall lumineux pour aller remplir les formalités d’embarquement qui ne furent pas du tout pénibles. Elle ne pensait pas qu’en donnant simplement son surnom de « petite souris », ces charmantes hôtesses la laisseraient passer en souriant.

La petite femme toute vêtue de couleurs vives grimpa précautionneusement le grand escalier en tenant fermement la rambarde chromée. Ses cheveux voletèrent un instant sous la poussée d’une légère brise. Arrivée tout en haut, perchée sur la plate forme, elle se retourna prudemment et fit un au revoir d’une mains tachetée de peinture à un hypothétique accompagnateur et entra sans hésiter dans le ventre dodu de l’appareil.
Elle s’assit confortablement sur un siége moelleux près d’un hublot et colla son front contre la vitre froide quand l’avion décolla. Le paysage eut le temps de lui paraître magnifique avant que doucement ses yeux ne se ferment pour un petit somme.

FIN

Jean-sylvestre THEPENIER



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