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LE MUR DE LA MER

1ère Partie

Qu’il est doux de n’être qu’une ombre et de se mouvoir sans contrainte !

Les ténèbres s’étaient dissipées comme s’évaporent les dernières brumes sous la caresse du soleil. Le néant reculait à mesure que la conscience s’élevait au-delà des zones tran¬sitoires. Elle émergeait, se mouvait librement au travers des distances et des cho¬ses… et ce fut la découverte d’une seconde naissance.

Elle ne tarda pas à comprendre le don inattendu que lui octroyait sa nouvelle condition. Avant même d’avoir tenté sa première expérience, elle devinait déjà l’étendue d’un pouvoir surprenant. Les objets n’offraient plus qu’un minime ralentissement à son essor. L’aspect du monde lui demeurait visible sans désormais la retenir prisonnière. Elle pre¬nait possession d’un corps fluidique qui semblait jouir de facultés semblables à celles que l’on perçoit parfois en songe. Elle s’étira dans sa pensée et c’est ainsi qu’elle ap¬prit à se mouvoir. Les distances n’étaient plus qu’un état d’évocation. Il lui suffisait de désirer franchir un mur pour le traverser sans encombre, de songer à un être pour se trou¬ver à ses côtés.

Durant sa vie, l’absence d’amis lui avait laissé une lancinante nostalgie. Certes, on l’aimait bien, parce qu’elle était souriante et attentive, mais avait-on pris le temps de la comprendre ? Avait-elle eu la possibilité de les entourer ainsi qu’elle l’aurait dé¬siré ? Ils avaient leur famille, leurs problèmes, leur métier. Tout un monde dont elle était exclue ! Ambition, travail, voyages… chacun avait beaucoup à faire ! Leur exis¬tence était lutte et conquête… leur vie se fuyait sur place et elle les regardait de ses yeux étonnés, se demandant pourquoi ils tardaient tant à trouver leur chemin.
Sans méchanceté, on lui avait compté ses joies et elle s’était nourrie d’un sourire ac¬cordé distraitement, d’une heure dont on ne savait que faire. Etait-ce leur faute si elle ne parvenait pas à partager leurs désirs et leurs buts ? Elle se contentait de les aimer, atten¬dant l’impossible miracle, vivant temporairement de cette affection fonctionnelle réser¬vée sans discrimination aux êtres commodes et aux objets pratiques ! Pour beaucoup, Marie avait été l’un et l’autre ! Mais elle avait dix huit ans !… et l’espoir renaissait au coin de ses lèvres dès le premier rayon de soleil…

Et puis, un jour « la chose » était arrivée. Ce fut d’abord le noir (si l’on peut ainsi définir l’absence de conscience raisonnée). Elle n’était plus ni dans son corps, ni ail¬leurs ; seulement un flottement, un survol de ténèbres. Le monde des vivants s’était ef¬facé et l’autre ne se manifestait pas encore. Elle n’éprouvait ni angoisse ni révolte. Tout était normal, sans questions, sans problèmes. Cela pouvait durer toujours et voilà qu’elle se réveillait !!!…
C’est alors qu’elle songea à l’atelier. Pourquoi ce lieu parmi tant d’autres ? Peut-être parce qu’il était devenu le plus proche, dans son mélange de pauvreté et de magie, de l’état transitoire où elle s’était trouvée… parce qu’il n’était, sans doute, ni tout à fait réel, ni tout à fait rêvé !
La première fois qu’elle y avait pénétré, timide comme une écolière, elle avait chancelé d’un poids obscur d’allégresse et de peur. L’espace la fascinait, les murs semblaient se retirer jusqu’au vertige et le plafond se perdait dans l’ombre de la loggia. Elle avançait sans voir, dans un monde fluide de sensations. Des formes insolites naissaient d’un in¬contrôlable désordre. Mais la verrière apprivoisait le ciel par-dessus les toits tristes et le rabattait là, juste à la limite d’une zone interdite où régnait le silence et ses vitres salies, pince-rempart entre le monde et l’intimité, devenaient le hublot de quelque fantastique univers.
Seul, l’arbre regardait, maigre, frileux, dépouillé par la saison hostile. Ses branches frôlaient la muraille, les dernières feuilles y battaient comme un cœur au rythme d’un langage qui traversait l’espace…

Et le Maître parlait ! De quoi parlait le Maître ? Marie, très attentive, s’efforçait de fixer un point déterminé. Il expliquait, il commentait, les mots semblaient d’étoupe, mais l’essentiel tenait dans le silence, dans la branche craintive derrière la vitre indifférente. La clarté aquatique qui s’infiltrait en se mariant aux choses et enfin, à l’ombre des reliefs, cette pulsation intense d’une vie secrète et repliée. Il parlait et c’était un effort que le saisir avec des yeux de chair, car son vrai visage était ailleurs qu’en l’apparence, son vrai visage surgissait en chaque objet familier, dans ce qu’il pouvait à la fois taire et exprimer.
L’arbre lui ressemblait comme cette lumière paisible et ces formes à peine immer¬gées où Marie n’osait encore aventurer son regard.
La loggia, derrière eux, dans l’ombre du plafond, était une retraite inaccessible… « haut lieu » qu’elle sentait obscurément peser sur ses épaules. Un escalier de bois ouvert aux courants d’air y conduisait en une énigmatique simplicité. Elle devinait des livres entas¬sés, des trésors enfouis sous la poussière. Aucune loi visible n’en interdisait l’accès et cependant elle savait d’instinct qu’elle était plus gardée qu’une forteresse.
Il parlait … et sa voix ne trouait pas le silence car le silence était voix et véhicule de sa pensée. Ses paroles n’étaient pas du domaine du tangible qui limite et isole, mais le prolongement entre l’âme et l’objet, entre le ciel et l’arbre. Le dialogue qu’il entretenait avec les choses partait d’une si vieille habitude qu’il le reprenait sans y songer. Les mots inaudibles formaient ainsi un corps dont elle percevait la substance sans l’aide illusoire des sons et il lui venait une grande paix de cette victoire de l’impondérable sur le défini.
A la nuit, lorsqu’il alluma cette lampe pendue au bout de son fil grêle, si long, si long qu’il semblait descendre des hauteurs mêmes du ciel… lorsque le cercle magique des¬siné dans l’espace par le cornet de papier engloutit subitement tout l’inutile, tout l’illusoire, la couleur jaillit comme un cri sur le rutilement des toiles fraîches, flamba comme les derniers rayons au ras de l‘horizon !
Elle comprit enfin qu’il existait un monde où le prisme était roi, où la clarté devient le chemin qu’il faut suivre…
Alors seulement elle osa sourire.
Des harmonies montaient en son cœur comme une gerbe, une éclosion, une délivrance. Une porte s’ouvrait sur la sérénité d’un jardin et elle demeura là, arbre parmi la forêt des enchantements, racines nouées au creux profond de son être. Ce rire heureux qu’elle avait eu ! Aussi contenu que des larmes internes. En comprenait-il seulement le sens ?
Sur le boulevard, elle retrouva avec étonnement la vie incertaine des néons, les foules errantes au regard vague et s’y sentit étrangère…
Quelque chose en elle se préparait déjà à l’événement qui devait surgir, ce nouveau plan qui lu était destiné et vers lequel elle s’acheminait sans le savoir. Et maintenant qu’elle avait traversé ce dédale de pénombre, ces couloirs de souffrance où l’esprit tâtonne, qu’elle s’était éveillée avec le pouvoir fabuleux de choisir son lieu, de s’y mouvoir à volonté dans la liberté de ses aspirations, elle en conçut un grand bonheur.
Tout naturellement, sa forme fluide y trouva sa place et vint s’installer au creux de la magie dont rien désormais ne la séparait plus. Enroulée au fond de quelque siège ou penchée par-dessus son épaule, elle le regardait mener en silence sa vacillante lutte contre les couleurs et les formes… car il luttait !
Dans ce monde tangible qui était encore le sien, il avait à surmonter des obstacles incessants. Lui, qui sentait d’instinct la substance des choses, l’esprit des apparences, se devait d’orchestrer d’une façon audible la symphonie conçue pour sa seule entité. Et tout au long des jours, il rassemblait ses forces, patiemment, une à une, avec une foi qui s’égarait dans un humble labeur, pour tenter de fixer sa vision intérieure de la réalité. Et cela ne lui laissait pas de repos !
Traqué par la lumière, poursuivi par l’éblouissement de la terre et du ciel, des êtres et des choses, il ne pouvait parfois que se briser aux frontières de ses limites.
Lorsque celles-ci se montraient plus clémentes, lorsqu’à force d’appeler, d’écouter, de s’étendre au-delà du visible, la merveille espérée se dessinait enfin au bout de son pinceau, il devait bien souvent avoir encore l’amer courage d’en faire le sacrifice.
Les grandes lumières font peur ! Les prodiges remuent des questions que les foules n’aiment pas rencontrer en elles-mêmes ! Ainsi, il se devait d’être prudent, rassurant, d’employer des signes familiers, ramener le message au niveau de la moyenne humaine, l’habillant adroitement des défroques de la coutume ; il freinait alors ses élans, le coeur triste, d’une amertume raisonnée.
Cependant, malgré victoires ou défaites, concessions ou révoltes, il restait là… accroché à l’âpre jouissance de sa souffrance, naufragé du désert de la vie, tressant son radeau de tous les frémissements de sa pensée. Seul capitaine et matelot ! Il en portait le souci et l’exaltation, la responsabilité et l’orgueil. Sa lutte quotidienne remettait chaque fois son savoir en question, mais il jugeait nécessaire cette anxiété, cette domination qu’il devait exercer sur lui-même et sur les éléments.
Chaque jour lui était aventure, chaque toile un défi à relever.
Et Marie se trouva ainsi le témoin ignoré, l’impalpable présence…
Les premiers temps la laissèrent indécise, craignant qu’il l’aperçût par quelque obscure prescience. Mais, attentif et concentré, il travaillait de sa main ferme sans paraître éprouver le moindre sentiment de gêne. Alors elle s’étira, se détendit progressivement, s’épanouit, nourrie d’une subite liberté. Elle sourit sans contrainte, heureuse de le regarder vivre.
Parfois, elle visitait ceux qu’elle avait aimés, s’attardait sur le coin d’une table, contemplant à loisir les visages intimes, les frôlant sans oser les toucher, les modelant de sa tendresse présente qui leur rendait plus claire la lumière du jour.
La nuit, elle voyageait… Ce monde, qu’elle n’avait pu qu’apercevoir, lui appartenait désormais. Elle flottait à travers plaines et bois, confondus dans la brume, enfilant des chemins qui ne menaient nulle part… Mais à l’heure de la grande lune pâle, le fleuve seul l’attirait d’un impérieux besoin.
Il était long, opaque et rassurant. C’était une route qu’elle pouvait emprunter avec facilité et griserie. L’onde la portait de sa lente respiration comme une bête familière, un coursier de repos et elle s’y installait avec volupté, respirant l’odeur vivante de chair fluide. Elle s’y couchait en un lit de parade pour cueillir au passage des herbes égarées et laissait la dérive l’entraîner au rythme du courant.
Elle contemplait le ciel aux mille points d’or, souriant à ces mondes lointains qui reflétaient en ses invisibles prunelles, des lumières millénaires.
C’est ainsi que, parfois dansaient au travers du courant des lueurs insolites.

Le passant noctambule se frottait les paupières, troublé d’incertitude, s’arrêtait
un instant pour repartir enfin, habité de pensées qu’il ne s’était jamais découvert. Et Marie, amusée, reprenait sa dérive, arpentant îles et marécages, traversant villes et plaines avec la joie sauvage du poulain échappé de son parcage.
Aux approches de la mer, un trouble la saisissait ; elle la reconnaissait avant qu’elle ne fût là, infiltrante par son arôme d’iode et de sel. Bien avant de la voir, elle la sentait déjà frémir aux couches profondes du fleuve, en un souterrain rayonnement. Elle l’approchait avec la crainte et le désir que l’on éprouve devant l’inaccessible, l’inépuisable ou le sacré.
A son premier voyage, elle s’était laissée glisser mollement, pleine d’insouciance, d’un fluide à l’autre… Lorsqu’elle avait aperçu… le Mur !…
A l’extrême limite de la grève, à l’endroit où la vague se boit sur le sable, il était là, énorme, indifférent et froid. Nulle matière. Simplement un interdit, invisible et plus implacable qu’un dieu barbare, il bloquait pour elle les points de l’horizon. Elle s’était trouvé rejetée, écartée. Bien que la douce chair du fleuve le traversa sans encombre, elle ne pouvait avancer davantage et contemplait avec stupeur cette zone interdite plus inviolable qu’un sanctuaire.
Toute la nuit, elle avait lutté, rassemblant par sa volonté les éléments d’énergie dont elle disposait, revenant mille fois à la charge, criant d’un indicible désir, pleurant à la fois d’étonnement, d’inquiétude et de rage.
Le mur, indifférent, aussi tranquille qu’une évidence, ne lui causait aucun mal. Rien d’elle ne s’y accrochait, rien ne la repoussait, il était simplement la limite du possible.
A l’aube, elle se coucha sur le sable, épuisée de révolte et le regarda en silence.
Il était clair… d’une lumière sans source, limpide comme l’inexistence. Au travers, elle distinguait les vagues, le ciel teinté de rose, les barques des pécheurs qui retournaient au port et la mousse de l’écume qui se buvait en un dernier sursaut. Mais il bloquait de sa force inconnue toute évasion possible. C’était une porte sans battants, fermée sur un pays qu’elle ne pouvait atteindre et qui gardait, par-delà ses frontières, le secret de sa réalité.
Depuis, elle revenait nuit après nuit, poussée d’un espoir vain, tourmentée d’un désir insatisfait qui devint à la longue une habitude, puis une résignation.
Au terme de chaque course, elle restait immobile, contemplant longuement ce point d’interdiction qui lui était posé et qui retentissait en elle comme l’appel d’une attente promise.
Elle errait tristement sur le sable, interrogeant un silence, l’impénétrable énigme, avant de repartir vers ses attaches familières. Mais le jour lui offrait bien des compensations. Dès les premières lueurs du matin, elle franchissait doucement la verrière de l’atelier. Parfois, elle s’attardait un peu auprès de l’arbre, le cajolant, lui contant ses espoirs et ses voyages ; elle enlaçait son tronc, se nouait entre les branches étirées et posait sa joue sur la tiédeur de l’écorce. La sève bruissait comme un chat qui ronronne…
« Bonjour, mon arbre ! » disait Marie, puis elle entrait. Dans la pièce, tout était calme et familier sous la clarté encore trouble de l’après-midi. La lumière apparaissait lentement, telle une fleur qui fait surface, au ras des toits voisins, une fleur rose ou verte suivant la fantaisie du temps et cela émergeait, s’exhaussait en spasmes de clarté ; le jour nouveau-né respirait !
Avec lui, les grandes formes dressées des chevalets de travail prenaient des allures de soldats. L’ombre reculait mais laissait le mystère.
Chaque objet avait une densité d’attente, une prédisposition à l’émerveillement et Marie les exhortait tout bas à demeurer tels, afin que le peintre s’y retrouvât plus lui-même que partout ailleurs. C’est ainsi qu’aucun lieu ne lui était plus cher, aucun objet plus proche que les humbles choses quotidiennes. Il disait : « Salut, mon silence ! Salut, ma solitude ! » et souriait sans savoir, à d’invisibles visages. Parfois, il chantonnait, ses gestes étaient vifs et précis et elle se sentait encore plus légère. Elle fredonnait avec lui (ayant découvert que sa voix était inaudible, ce qui permettait mille folies). Elle redevenait l’enfant espiègle qu’elle avait été autrefois. Près de lui, elle était protégée, réchauffé, nourrie. Quels jeux elle inventait alors ! Comme elle savait bien à présent, capter le mince rayon de soleil qui s’infiltrait en biais pour le renvoyer là, juste comme une fleur éclose sur le plancher ! Elle le prenait, le déplaçait d’un rire, et le peintre intrigué, poursuivait du regard le doux papillonnement qui dansait devant lui. Mais elle aimait surtout s’occuper des bouquets, de ces branches colorées qu’il fixait ensuite comme autant de poèmes. Elle en courbait les tiges, chiffonnait une corolle et s’ébattant ainsi au milieu des pétales, les brassant et les plaçant à sa volonté, elle leur infusait une partie de son âme.
Et le peintre ignorait quelle âme il percevait ! Il disait : « C’est ma main qui trace par habitude ! » Et Marie riait, riait. En soufflant sur les fleurs, elle leur donnait ainsi l’éclat de petits soleils et les petits soleils suivaient le fil du courant pour éclore sur la toile et le peintre disait :
« Ce ne sont que mes yeux qui commandent l’ensemble ! »
Marie lui souriait avec l’indulgence attendrie que l’on a envers les enfants.

Jour après jour, elle essayait ses nouveaux pouvoirs et en découvrait chaque fois une nuance variée. Son lieu de prédilection était devenu la loggia, ce balcon intérieur qui formait un étage ouvert dans l’enceinte même de l’atelier. Elle en avait découvert les secrets ; des livres poussiéreux au cuir patiné, une table, une lampe, un entassement de coussins fanés. Une merveilleuse tenture de soie tapissait le mur. Elle suivait parfois d’un doigt attentif, ses arabesques aux tons sourds, partant à leur poursuite dans le royaume des enchantements. Mais l’enchantement était partout et le désordre ambiant se composait d’un reste de magie. Vieux vêtements de velours, chapeaux fleuris comme une corbeille, masques sans visage qui la contemplaient de leur face énigmatique.
La lumière, rabattue bien au-dessous des dernières marches, gardait le mystère à leur vie secrète et Marie, dans l’ombre complice, y avait découvert son royaume.
Du haut de ce royaume, elle surplombait l’homme. Il était, là en bas, debout dans le cercle qui le retenait de ses anneaux, le pinceau tendu comme le bec d’un oiseau… et elle le surveillait, en équilibre sur la rampe de bois.
Au loin, par-delà les vitres, de petits points multipliaient en clignotant au fur et à mesure que tombait la nuit. Elle savait qu’elle pouvait survoler l’espace et s’en aller tout droit, visiter ces foyers inconnus qui s’assemblaient autour des lampes… mais elle n’en éprouvait aucune envie. Là seulement elle était bien… maîtresse régnant sur les anciens vestiges.
Quelquefois cependant, un remous la tirait de sa contemplation. L’air s’enroulait en ondes bizarres, en volutes concentriques. Elle descendait vivement, obéissant d’instinct au mystérieux appel.

Le pinceau semblait bondir, choisir à coup sûr. Les formes mûrissaient comme des fruits à la saison d’automne. Devant elle, sur la toile, l’objet apparaissait, recréé dans sa substance interne. Les parcelles de vie, diluées dans l’atmosphère, se condensaient comme la vapeur sur une vitre froide. Elle était bousculée par des courants violents, malmenée et anxieuse, mais cependant heureuse et fière d’assister de si près au rare phénomène de la transfiguration. Qu’il était loin, le magicien, de toute médiocrité humaine !
Cerné par la tourmente, son pinceau oubliait presque le contrôle des yeux. Il voyait l’invisible et l’invisible s’incarnait ! Ces jours-là, il était épuisé mais heureux, nourri d’une force qu’il avait longtemps appelée, espérée, pour la descente de laquelle il s’était préparé toute sa vie et une grande lumière l’habitait.

Parfois, au cours de cette heure décisive un contre-courant s’annonçait. Marie le pressentait avec crainte, sachant qu’elle serait sans forces contre les éléments extérieurs.
Le téléphone vrillait le temps, une visite imprévue heurtait à la porte…alors les lumières s’éteignaient, le magicien redevenait un homme… et elle comprenait la souffrance qu’il en éprouvait.
Il masquait plus ou moins son impatience. Toujours courtois avec les étrangers, il ne savait guère cacher son malaise aux intimes et sa politesse glacée devenait plus insultante qu’une franche colère. Le seul refuge du visiteur était une fuite rapide… mais tous ne fuyaient pas !
Marie elle-même se souvenait avoir subi de tels assauts. Elle les avait vus arriver avec lucidité, mais ainsi que l’on se trouve parfois paralysé devant un train lancé, elle était restée pétrifiée, incapable du seul geste qui eût convenu. Et s’était retrouvée écharpée, s’en voulant à elle-même plus qu’à lui, de cette anesthésie physique et morale.
A présent qu’elle pénétrait encore davantage l’essence intime de ses réactions, elle savait qu’il ne pouvait accepter la déroute des forces qu’il avait tant espérées, appelées. ..
Ce que l’on nommait sauvagerie n’était pour lui que cet impérieux besoin d’attente, cette disponibilité de l’esprit et du corps, qui seuls lui permettaient de capter les messages épars de l’univers. Il songeait :
« S’ils ne comprennent pas… pourquoi viennent-ils ? »
Car ils venaient ! Attirés malgré eux par quelque chose de grand, d’insaisissable… et lui, attardé aux écoutes du ciel, ne devinait même pas combien ils étaient assoiffés de mystère. Il était pour eux l’Etre de transition entre un monde visible et des souhaits informulés, entre une apparence incomplète et une réalité cachée. Il pensait souvent :
« Que puis-je leur apporter ? » sans savoir que ses mains leur entrouvraient parfois la porte de l’infini.

Les jours coulaient sans bruit. Le soir, elle le raccompagnait un peu, jamais très loin… le reste de sa vie ne lui appartenait pas… puis revenait quelques instants à l’atelier désert.
L’ombre l’attendait comme une présence chère. Des yeux captaient le volume des formes. Elle s’arrêtait alors devant la toile encore humide et promenait ses doigts sur les touches fraiches en une muette contemplation, un bienfaisant commerce.
Le lendemain il découvrait le tableau meilleur, plus conforme à son rêve et y puisait un nouveau courage. Marie se promit d’y veiller. C’était si simple le bonheur ! Elle crut avoir réponse à tout. Pourtant elle ne devait pas tarder à comprendre que ce qui la rattachait à la terre, en possédait aussi le caractère instable et la fragilité.
Tout commença au début de décembre, par un de ces matins brumeux comme il y en a tant. Il arriva avec l’air sombre qu’il prenait quelquefois lorsqu’un souci le tourmentait. Une dissonance l’enveloppait, qu’elle ne put ni préciser ni définir. Il était pâle, avec un visage sévère, les lèvres amincies comme un trait. Ses mains, toujours précises, avaient des violences internes,
des révoltes d’animal blessé. Il se taisait, replié sur lui-même, grandi et vulnérable dans le raidissement de toute sa volonté. Elle n’osa plus chanter ni rire. Il lui sembla qu’un grand malheur s’était abattu soudain sur son éphémère paradis.
Finis les enfantillages, les jeux d’ombre et de lumière, les exaltantes poursuites après la couleur ! L’homme s’était arrêté en lui-même, comme une horloge dont le balancier se serait immobilisé et tout ce qui était extérieur, lui était de- venu étranger. Pour la première fois, il peignait sans passion, sans joie, par habitude ou par nécessité et ce travail ne lui apportait aucun soulagement.
Visiblement son esprit était ailleurs, en des lieux connus de lui seul et, bien qu’elle fût à ses cotés, Marie se sentit solitaire.

Les jours passèrent, monotones…
Il s’irritait d’un rien, las avant d’avoir commencé. Mécontent de l’œuvre achevée, il recouvrait la toile déjà peinte, tournait entre les murs comme un fauve encagé, recommençant éternellement la même attente, la même recherche. Mais sa dispersion était telle que ses questions demeuraient sans réponses et l’absence d’échos pesait chaque fois davantage sur ses épaules.
Marie le vit s’amenuiser, atteint de pensées contre lesquelles il ne désirait plus lutter… seulement attendre et tenir.
Elle ne l’interrogeait pas, respectant par là même une vie sur laquelle elle n’avait pas de droit de regard. Mais une tristesse insurmontable s’était emparée d’elle avec la conscience de son inutilité et de sa négative assistance. Tout au plus souffla-t-elle sur une fleur pour lui en garder la fraicheur, mais il ne voyait pas la fleur… il ne regardait qu’en lui-même, raidi dans son silencieux défi et le courage tenace d’accomplir pour le mieux, le labeur quotidien.
Ce labeur, dans les conditions présentes, devenait un pénible effort de volonté qui le laissait chaque soir plus démembré que la veille, plus ébranlé et moins confiant, les yeux marqués de recherches et de peine, le cœur si durci de révolte qu’il n’osait plus l’ouvrir à la lumière. Marie sentait vibrer autour d’eux les prémisses d’une obscure menace dont la cause reposait en l’homme silencieux.
Dans certains cas, il n’y a pas de maux, mais un état de mal, une aura de souffrance qui baigne l’Etre entier d’un nimbe menaçant. A l’extérieur cependant, la vie continuait… et Marie distinguait l’un et l’autre, comme on peut contempler, du haut d’une montagne, deux versants à la fois.
La saison s’avançait, le jour baissait plus vite. Décembre s’achèverait bientôt dans la lumière et dans les orgues. Les gens disaient :
« Voici l’hiver, il faut penser aux fêtes » en formulant des souhaits où ils se surprenaient à rêver.
Marie, un peu émue, les écoutait penser tout haut leurs enfantins désirs et se reprenait à espérer. Une allégresse flottait, qui ressemblait à la voix de l’ange, une chaleur inconnue lui parlait en secret. Noël est l’époque des miracles, du surnaturel offert à ceux qui doutent du triomphe de l’espoir, de la clarté et de la paix.
Pour lui, plus que pour les autres, c’était la paix qu’elle appelait, douce comme un rayon qui descendrait sur son cœur, équilibre entre la souffrance acceptée et l’espoir consenti.
Cette soirée bénie, unique entre toutes, il la passa devant le chevalet, porte close, isolé dans son attente comme le pauvre qui agite sa sébile au coin d’une rue déserte. Et sa vie à lui était si déserte et glacée, la sébile de son pinceau si vide, sa main si lasse d’avoir usé les formes à force de les emprisonner, qu’il sentit soudain fléchir son dernier courage.
Il posa la palette ainsi qu’on pose l’espoir et, appuyant sa tête au bois dur du fauteuil, il contempla sa vie en contemplant son œuvre, car l’un n’avait de sens que par rapport à l’autre. Sa main, ouverte d’avoir voulu donner… glissait lentement le long de son corps, lourde d’inutilité. Nulle révolte ne l’agitait. Les yeux mi-clos, il effleurait les couleurs vagues qui dansaient devant lui comme autant de mirages ; joies jamais atteintes, s’évanouissant dès qu’on les approchait, visions d’un monde étranger à la nature tangible, que les humains repoussaient sans comprendre.
Marie, à ses côtés, le surveillait avec inquiétude. Passant d’un souhait à l’autre, elle aurait aimé qu’il se plaigne, qu’il maudisse, qu’il saccage quelque chose ou quelqu’un. Mais il n’avait que ce regard enfoui dans les profondeurs d’une pensée qui se vidait, se dégageait de son enveloppe comme la fumée monte d’une terre calcinée. Et le monde se dissolvait en lui par ce grand froid intérieur qui le faisait trembler. La lumière s’éteignait dans ses yeux, les formes s’étiraient en des rictus étranges, les couleurs lui martelaient le cœur d’une indicible souffrance. Des forces tournaient alentour comme tournent les corbeaux à la tombée du jour… tout vacillait, hésitait… son corps n’était qu’oscillation entre deux incertitudes.
Marie comprit qu’aucun désir ne le retenait plus. L’œuvre s’était pétrifiée au bout de ses doigts, au fond de son cœur exigeant qui continuait de suivre, par-delà les ténèbres, ses chimères silencieuses. Une partie de lui-même était déjà ailleurs, libérée d’un sanglot d’évasion et flottait dans un grand ruissellement de pluie, comme ces visages égarés que l’on aperçoit un instant derrière une vitre, puis disparaissent pour ne plus revenir.
Elle comprit qu’un instant suffirait pour qu’il devienne semblable à elle, à jamais incomplet et irréalisé, enchaîné au pied du mur infranchissable.
Et pour lui, qui avait tant lutté, tant combattu, tant brûlé de foi et de renoncements constructifs, elle voulut, comme on ne sait pas vouloir sur terre, de toutes les forces de l’univers catalysées en un seul point, le sursis indispensable à l’accomplissement de sa destinée.
Alors seulement et pour la première fois, elle le toucha. Sa joue glissa le long des doigts pâlis, remonta jusqu’au cœur.
Le geste impondérable avait la vertu d’une incantation. C’était un effleurement qui relançait le sang à l’assaut de la vie et cette vie hésitante, ainsi appelée, désirée, s’en revint irriguer les vaisseaux incertains. Marie demeura immobile, tendue et concentrée, émerveillée d’entendre les pulsations internes se recréer, s’amplifier, comme l’eau vive qui jaillit à nouveau d’une source tarie.
Comme il rouvrait les yeux, un peu surpris de retrouver ses forces, remontant de si loin les couloirs du silence, il étendit la main par habitude et reprit le pinceau. Mais il ne voyait pas la pénible ébauche du labeur journalier.
Momentanément délivré des opacités de l’existence, il demeurait encore dans le monde transitoire où l’on possède enfin le regard de la connaissance, où l’âme de la matière devient une évidence. Alors Marie eut enfin l’inspiration qu’elle avait tant souhaité tout au long de ces jours.
Au prix d’efforts secrets, de lentes blessures, elle entra dans la toile, s’infiltra en chaque grain, s’emmêla aux réseaux du tissage, s’incorpora, se désagrégea, assimila l’étoffe jusqu’à la rendre chair et sang, visage et regard !
Sur l’esquisse banale, la couvrant tout entière, son image apparut comme une lampe s’allume au fond d’un sanctuaire et alors, il la vit !.. Marie, qu’il avait oubliée …il la vit comme il ne l’avait jamais contemplée, lorsqu’elle était vivante, comme un sourire posé sur la rondeur d’une larme, comme un appel qui le ranimait.
Il se redressa, la main tendue. Son corps regroupé obéissait soudain à un élan qui le réchauffait.

Minuit sonnait. Là-bas, dans une église, on chantait des cantiques dans la fumée des cierges. Des gens las et frileux, l’estomac lord du repas trop copieux, somnolaient en fredonnant :
« Il est né le divin enfant…»
Marie, prisonnière de sa volonté, souriait dans le cadre de bois et lui, mécaniquement, suivait les contours d’une brosse habile. Jamais il n’avait travaillé si vite… d’ailleurs, travaillait-il ? Il n’était plus qu’un bras guidé par une vision, un cœur brûlant de larmes qui se déliaient enfin. Les couleurs se posaient, telles des mouches alertes sur des flocons de poésie. Il découvrait Marie avec sa flamme dans la main et la lumière qui irradiait son visage de mille reflets changeants. L’amour du monde flambait, l’amour de ce prochain si proche du cœur de Dieu qu’il s’y confondait. Le cierge de la tendresse pleurait ses larmes de cire… et le peintre avait des rires qui éclataient dans le silence de sa résurrection.
Lorsqu’il eût terminé, il s’endormit soudain comme s’endorment les enfants épuisés par le jeu. Sous ses cheveux blanchis, son visage retrouvait une attendrissante jeunesse… et la petite Marie, malaxée dans la pâte, veilla toute la nuit.
Lorsqu’il revint à lui, le jour rasait les toits. Il crut d’abord avoir rêvé et jeta un regard surpris vers la pâleur du ciel. Puis son esprit inquiet se souvint subitement d’étranges sensations, de visions qui n’étaient, sans nul doute, que l’aboutissement d’une trop grande fatigue.
Avec prudence, comme on aborde une dangereuse confrontation, il chercha sur la toile l’esquisse de la veille, persuadé de l’y retrouver telle qu’il l’avait laissée. Mais dans l’ombre incertaine du petit matin, la flamme brûlait toujours sur le visage nouveau apparu dans la nuit, s’abritait au creux des paumes, pour monter comme une vague à l’assaut du sourire.
Timidement, tremblant comme un adolescent qui n’ose croire au prodige, il toucha de ses doigts la peinture encore fraîche et contempla sa main. Alors seulement il comprit qu’une réponse était donnée à ses questions, à son attente et qu’il était payé de toutes ses peines.
Un chef-d’œuvre était né.
« Quel jour sommes-nous ? demanda-t-il.
Il neigeait sur les vitres. Il se souvint que c’était Noël. Et chancelant un peu sous le poids du miracle, il retourna vers la maison.

2ème Partie

Les jours qui suivirent furent paisibles. Dès qu’elle entendait ses pas, Marie entrait dans la toile et le portrait prenait alors un éclat, une vibration intérieure qui pénétrait son auteur de clarté et de paix. Il lui semblait que cette œuvre était l’aboutissement tangible de toute une vie d’efforts, de recherches, de privations, de renoncements intimes et la contrepartie des derniers mois d’agonie morale.
Il avait repris le travail habituel et si les toiles nouvelles ne possédaient pas l’attrait insolite du portrait de Noël, elles étaient néanmoins d’une qualité et d’une solidité qui témoignaient que l’homme avait retrouvé sa confiance, son équilibre et la possession d’un art auquel il avait tout sacrifié.
Lorsque la fatigue se manifestait, comme cela arrive si souvent chez celui qui donne, non seulement un travail manuel et cérébral mais également une substance vitale, il s’arrêtait un instant, fumait une cigarette, désintoxiquait ses yeux et sa pensée avec un calme qui le surprenait lui-même.
Finie la course folle, la fébrile recherche d’une perfection impossible, douloureuse davantage au fur et à mesure de son exigence et par laquelle sa vie s’écoulait comme d’une blessure.
Lorsque l’angoisse le saisissait, lorsque l’éternelle question de l’artiste se posait à nouveau, lorsque le doute renaissait en son cœur et rallumait en lui les enfers d’autrefois, il levait les yeux vers le mur et, dans son cadre neuf, le visage mystique de Marie, éclairée du reflet de sa joie, ce visage issu de souvenirs qu’il ignorait avoir jamais eus, de sentiments qu’il croyait n’avoir jamais ressentis, lui souriait du dedans de l’âme, glissait de la matière aux rayons invisibles du cœur, entrait dans ses pensées comme le soleil pénètre jusqu’à la graine pour en provoquer la germination. Et c’était pour lui l’éclatement soudain de cette houle de misère que la vie rabattait sur sa sensibilité, c’étaient les mains qui se détendent, le corps qui s’abandonne, l’espoir qui régénère… et son sourire répondait au sourire du tableau ainsi que l’écho répond à un chant.
Il aimait ce portrait, non à cause du modèle dont il se souvenait peu mais par la prescience d’une entité qui lui était devenue nécessaire. S’il doutait parfois, il se trouvait rassuré. Il tenait la preuve de ses possibilités. Mais c’était moins, chez lui, humble entre les humbles, la satisfaction d’avoir apprivoisé la matière, que celle d’avoir été choisi pour être l’instrument d’une expression supérieure.
Il ne disait jamais : « Voici ce que j’ai fait. »
Il regardait ses mains, souriait pensivement et répétait tout bas avec gratitude :
« Pourquoi ai-je tant reçu ? »

Indulgente et heureuse, Marie s’engourdissait. Son but, désormais, lui paraissait atteint. Elle avait acquis l’habitude de glisser entre les molécules et de s’en dégager avec adresse.
Sa vie de fantôme, cependant, s’en trouvait perturbée. Les vagabondages dans l’atelier, les escapades sur le balcon de la loggia, les mille jeux qui faisaient sa joie, lui étaient désormais interdits. Mais se délivre-t-on facilement de ce que l’on accepte ? Et une méchante petite vanité jusqu’alors inconnue, quelques rôdeurs des ombres, s’empara de sa volonté.
Ainsi on la délaissait ! Tout comme de son vivant, n’avait-elle fait que servir, ignorée et obscure, à fertiliser un arbre dont elle ne récolterait jamais les fruits ? Ne comptait-elle donc pour personne ?
La sérénité de l’artiste lui parut soudain insultante. S’imaginait-il vraiment en être quitte avec elle ? La prenait-il pour le produit de sa propre imagination ? N’avait-il pas compris quelle vie indépendante se cachait sous la croûte durcie ? Ou reniait-il déjà les heures inoubliables de l’enfantement ?
Marie, boudeuse, prêtait de plus en plus d’attention aux voix insolites qui lui soufflaient des pensées de revanche. Un jour, n’y tenant plus, elle macula traitreusement quelques toiles, satisfaite d’en avoir troublé l’harmonie. Utilisant ses dons dans un esprit malin, elle s’insinuait parfois entre deux coups de pinceau et regardait la pâte se fendre dès le premier séchage. Son haleine nocive oxydait les couleurs à peine sorties des tubes, empêchant ainsi tout travail correct.
Le peintre s’étonna d’abord, fit des réclamations aux fournisseurs mais il était le seul à se plaindre et ses propos ne furent pas retenus. Le temps pressait, il s’énerva, en perdit le sommeil. Une subite faiblesse faisait trembler sa main et ses touches perdaient peu à peu leur sûreté. Il s’inquiétait sans en parler et Marie, distraite par ses mauvaises pensées, ne sentit pas l’invisible fêlure qui recommençait son ravage.
Pourtant, dans son tourment même, il jetait parfois un regard furtif vers le portrait, en s’interrogeant, mais c’était maintenant avec angoisse… et Marie, inconsciente, cachée dans le visible, déployait en vain tous ses charmes. Plus elle en accentuait l’éclat, plus il mesurait la distance qui séparait cette œuvre de ses dernière créations.
Il disait parfois : « Une œuvre unique » mais il ne souriait plus au visage entoilé et se courbait à nouveau, volontaire et durci, sur le but entrepris.

Un jour, plus déprimé que d’habitude, il retourna la toile contre le mur et Marie, stupéfaite de cette subite colère, médita amèrement sur l’ingratitude humaine.
Depuis qu’elle avait écouté cette voix insidieuse qui montait des basses sphères, elle avait émoussé sa faculté de percevoir les sentiments cachés et redevenait aussi démunie de perspicacité que les humains. Elle pensa même à se venger, mais tout ce qu’elle avait fait, jusqu’alors, n’était à ses yeux, qu’innocentes malices destinées simplement à ramener vers elle une attention absente. Faire du mal ne l’intéressait pas et le sentiment d’être devenue inutile, la détacha plus sûrement que toute autre considération. A quoi bon, en effet, demeurer prisonnière, puisque sa présence était indésirable !
Pour lui, elle avait accompli des prodiges ! Tant pis s’il ne s’en rendait pas compte ! Désormais, elle ne dépendrait de personne !
Abaissant son regard jusqu’au peintre distrait, absorbé comme toujours par l’œuvre entreprise, elle se dégagea lentement de la matière et passa, transparente, au travers de la vitre.

Dehors, elle hésita. La lumière la saisit comme une main, la fit tournoyer sur elle-même.
Elle interrogea l’arbre : « Ami, à quelle saison sommes-nous ? »
Les branches étaient épanouies de feuilles, le vert déjà presque roux. Il se frôlait à elle d’une façon languissante qui annonçait l’automne. Ainsi, le printemps et l’été s’étaient écoulés sans qu’elle ait eu le loisir de s’en rendre compte ! Elle se promit désormais, de ne plus rien perdre.
Ah ! revoir le soleil… Malgré les jours trop courts, il flambait en explosion de joie et ses flèches étaient encore charges de sève. Marie se sentit heureuse et délivrée. Il flottait en son cœur des alléluias, des trilles d’oiseau. Elle s’offrit à la chaleur comme on pose un bouquet au pied d’un dieu puissant. Et ce furent les grands voyages, l’époque des évasions, les plages fondantes de lumière, les roches brulantes d’où l’on sautait en bonds fantastiques, les pins, l’odeur de la résine et des plantes sauvages rissolées lentement dans les creux de garrigues.
Elle se parfumait à l’encens de la terre dont elle pouvait enfin extraire chaque essence.
Un nouveau corps se condensait en elle, composé de toutes les vibrations harmoniques et elle s’alourdissait peu à peu, reprise par cette nature qu’elle n’avait pas eu le temps d’apprivoiser, durant sa trop courte existence.
Elle abritait la fleur des morsures du soleil, des flétrissures du vent. Elle apportait une rosée bienfaisante sur la plante asséchée, un humus plus gras au champignon né du matin, une graine plus grosse à l’oiseau affamé. Le thym était plus large, plus riche et mieux fourni derrière ses pas et le jeune lapin le trouvait à son goût. Elle était partout à la fois, tant étaient grands son exubérance et son désir de joie !
L’ouverture de la chasse l’occupa longtemps. Que de travail pour dévier toutes ces balles meurtrières, pour panser les blessures jusqu’au fond des terriers, pour avertir à temps la perdrix étourdie ! Et les chasseurs bredouilles, discutaient longuement de la mauvaise qualité des cartouches, vérifiaient leurs armes, le soir sous la lampe, avec suspicion, aucun n’osant convenir de sa maladresse !
Lorsqu’ils se réunissaient ainsi, à la veillée autour d’un feu de bois fraîchement allumé, sentant encore la mousse des futaies, Marie, accoudée auprès d’eux à la table, riait sans remords de leur déconvenue. Les tueurs inconscients du dimanche étaient un peu frustrés, bien sûr, mais qu’importe !
Il leur restait encore le mystère de l’affût, l’espérance du « beau coup », l’ivresse incomparable des longues marches dans le flamboiement du jour…
C’était bien suffisant ! Qu’aurait apporté de plus, le poids humide dans le carnier, d’une victime poisseuse de sang noir ?
Tout au plus, pour consoler les cas particuliers, ceux dont la perte de prestige aurait pu avoir une influence grave sur leur esprit, leur laissait-elle les malades incurables, les éclopés martyrs qui n’arrivaient pas à mourir et que le plomb brutal délivrait d’une agonie trop longue ! Ceux-là… elle s’en approchait doucement, les endormait entre ses bras avec des tendresses de mère et sans qu’ils en aient conscience, les offraient, ainsi anesthésiés, à l’outil libérateur. Ils partaient allégés, petites ombres mouvantes qui dansaient sur le sentier des thyms en fleurs et la reconnaissaient au passage.
Ils étaient une troupe qui la suivait ainsi, les soirs de lune, lorsqu’elle désirait de la compagnie.
Depuis qu’elle s’occupait d’eux, Marie avait le sentiment de descendre ainsi jusqu’aux racines de sa vérité. De son passage sur la terre, elle n’avait connu,
et si peu, que la race humaine ! Dans le monde nouveau où elle se mouvait, elle côtoyait l’animal, l’arbre ou le caillou avec autant de sympathie. Il lui devenait facile de s’identifier. Tout n’était qu’une question de vibrations. La souffrance de la pierre qui se désagrégeait lentement sous la lente infiltration des eaux, lui était aussi perceptible que celle de la fleur assoiffée ou l’agonie de la biche dans son fourré. Elle recevait, comme un écran reçoit les images, toutes les ondes émises par les diverses formes de la nature.
Et l’homme, cet orgueilleux, n’était qu’une vibration entre toutes, plus complète, plus riche peut-être, mais cependant solidaire des radiations dont il partageait et subissait les effets.
Que de côtés puérils dans cet orgueil humain, dans cette illusion de connaissances !
La pierre ne pensait pas qu’elle savait : elle se contentait de sa condition de pierre et s’en remettait sans questions à la mystérieuse chimie du temps. La plante était une grande sensitive, une vaincue d’avance, destinée à être mangée. Mais elle adorait son dieu Soleil qui le lui rendait bien et mille chansons s’exhalaient de tous ses pores humides.
L’animal, plus complexe, reliait la plante à l’homme. Il était en contact direct avec les deux, percevant des rayons destinés à son seul usage. Sans contrôle efficace, il servait d’intermédiaire aux esprits flottants. C’est ainsi que tel chat, guidé par une présence, s’en venait annoncer la mort, râlant sans comprendre d’où lui montait cette voix qu’il ne connaissait pas, puis, mission accomplie, repartait en maraude, la patte alerte, indifférent et semblable à mille autres.
Les hommes, qui croyaient tout comprendre, ne saisissaient rien, préférant nier d’un bloc ce qu’ils ne pouvaient expliquer. Seuls, quelques esprits simples
entendaient l’indéfinissable appel… On les traitait de fous ! Mais on clouait quand même d’innocentes chouettes sur les portes des granges…
Les ignorants aiment toujours se venger de ce qu’ils sont incapables de saisir !

Marie regardait avec une ironie mélangée d’indulgence cette race étrange dont elle avait fait partie. Dans l’enfant même, elle pressentait l’homme futur. Souvent, elle s’asseyait sur la margelle d’un puits, au centre d’une place de village et observait, enroulée dans un rayon de soleil, le jeu silencieux des petits.
L’un traînait gravement une boite vide et murmurait tout bas : « Taga- da…Tagada… » C’était un timide mais elle le voyait comme il désirait être en lui-même, fort et grand, le visage noirci d’une virile fumée, il conduisait le plus beau train du monde… et le garde-barrière, respectueux d’une telle merveille, se tenait tout droit pour le regarder passer !
Cet autre, sur sa trottinette… c’était Bayard « sans peur et sans reproche ! » Il se dressait fièrement sur un cheval blanc et protégeait la fillette de la voisine… à cause de la veuve et de l’orphelin.
Un autre encore, plus calme, toujours souriant et poli, écrasait en sourdine les escargots du chemin, pour rien, pour le plaisir de voir leur chair gluante agoniser, se recroqueviller petit à petit. Il découpait les grenouilles avec les ciseaux de sa grand-mère et regardait battre leur cœur à nu comme on le lui avait montré à l’école. C’était un élève docile et appliqué mais son âme était dans les zones d’ombre et la vie ne lui livrerait pas ses secrets.
Des vieillards, par contre, avaient parfois des candeurs désarmantes. C’étaient les purs, ceux qui avaient traversé les orages, une fleur à la main, ceux qui avaient compris que l’escargot souffrait, que le train n’était que ferraille et la vanité, fumée. Sans doute avaient-ils commis les mêmes erreurs que les autres mais ces erreurs les avaient purifiés, décantés de cette boue de la matière et donnaient à leur regard, une fraicheur matinale.
Ceux-là, Marie les vénérait mais ils étaient déjà si proches de la vérité, si haut placés sur la crête qui sépare les deux faces du monde, qu’elle ne pouvait presque rien pour eux. Quelquefois même, elle venait près de l’un ou de l’autre pour se reposer, se nourrir de quelque substance secrète qui lui manquait encore. Elle se rendait compte que sa vie avait été incomplète, non par la durée mais par interruption brutale de la réalisation et elle se demandait parfois si ce n’était pas pour achever d’accomplir « son temps » que l’état de fantôme lui avait été accordé. Mais savait-elle, au juste, ce qu’elle devait en faire ? Parler du temps lui semblait ridicule… cependant, bien que l’espace n’existât plus pour elle et que les tours d’horloge n’aient de rapport qu’avec ceux qui la côtoyaient, elle sentait néanmoins une limite à l’existence intermédiaire qui lui avait été dévolue. Elle possédait maintenant la certitude que l’aboutissement n’était pas là.
Malgré ses multiples dons, son bonheur ne pouvait jamais arriver à être complet d’une façon définitive. Certes, elle connaissait des moments de griserie infinie, des sensations de légèreté et de bien-être dont les humains n’ont que rarement l’occasion de profiter, des joies d’une intensité inconnue sur terre, mais comme sur terre, cela passait ! Et il lui fallait repartir sans cesse en quête de nouvelles expériences.
L’excès même de sa sensibilité changeait sa joie fugitive en souffrance. Il y avait toujours une douleur qu’elle ne pouvait apaiser, une vie qu’elle ne pouvait sauver, un esprit qu’elle ne pouvait délivrer de ses tourments internes. Il lui était impossible de s’opposer aux lois impitoyables que la construction naturelle du monde imposait à tous.
En empêchant le chasseur de massacrer l’oiseau, ne condamnait-elle pas, par ce seul geste des milliers d’insectes ? Un jour qu’elle s’était amusée à sauver un à un tous les moucherons des alentours, les bois s’étaient dépeuplés de leurs petits chanteurs… et elle n’avait su comment les ranimer sans leur donner la nourriture pour laquelle ils avaient été créés. Protéger l’un condamnait impitoyablement l’autre !
Bien qu’elle puisse se mouvoir avec la rapidité de la pensée, cette pensée même était limité au temps visible de l’horloge et, supposant que ce fût un bien, il lui était matériellement impossible de nourrir au même moment tous les chats affamés, sauver tous les lapins et toutes les mouches et apaiser encore tous les agonisant du continent. Le nombre l’écrasait.
A force de réfléchir, Marie commença à douter du bien qu’elle avait pu faire. Etait-ce orgueil d’avoir voulu entraver selon ses conceptions, la marche naturelle du monde ? Tout n’était-il pas pesé d’avance ?
Dans sa vie humaine, la jeunesse lui avait épargné ses problèmes mais maintenant ils lui apparaissaient si graves, dépassant tellement l’individu, fût-il une fleur, animal ou homme, qu’elle pressentait qu’un lieu devait exister où toutes ces dissonances apparentes s’harmoniseraient et s’expliqueraient d’elles-mêmes. Etait-ce là derrière le mur de la mer, que résidaient toutes les sérénités, toutes les réponses et toutes les solutions ? Quel rôle lui avait donc été confié ?
Elle s’interrogeait, soucieuse de l’état d’indécision qui la partageait… C’est ainsi qu’un jour, il lui prit soudain la nostalgie de l’odeur des toiles fraîches, du repos gris des murs silencieux et de l’ami qu’elle avait abandonné !
Comme il lui suffisait de penser pour être, elle quitta le rayon de soleil qu’elle chevauchait négligemment et apparut devant le chevalet.
Au seuil de la retraite, le temps semblait s’être arrêté. L’homme était toujours là, avec son regard aigu, son pinceau actif. Marie crut ne l’avoir jamais quitté !
Elle devait cependant ressentir un indéfinissable malaise. Quelque chose dans l’essence même de son âme avait changé de densité. Il peignait d’une main plus résignée qu’ardente, d’un mouvement presque mécanique où la pensée avait peu de part. Dans son visage, les yeux paraissaient lavés de la poussière du monde. Autour de lui flottait un retrait des ondes vivantes comparable aux trous d’air se produisent entre les diverses couches de l’atmosphère.
Marie inspecta les murs. Peu de toiles, des ébauches plutôt que des tableaux. La fameuse exposition était-elle déjà terminée ? Ou bien s’était-il interrompu pour une raison secrète ? La jeune fille s’interrogea avec inquiétude.
Pourtant une heureuse surprise lui était réservée. Le portrait, son portrait, avait été remis en bonne place, dans la meilleure lumière, paré du cadre le plus précieux.
Elle se sentit réconfortée, gonflée de tendresse et de reconnaissance. Poussant un soupir d’aise, elle entra dans la toile, s’y installa confortablement, avec l’impression délicieuse d’être rentrée au gîte. Puis elle attendit un regard…
Le jour entier s’écoula. Le peintre travaillait et ses yeux demeuraient obstinément fixés sur les couleurs fraîches. Pas un instant il ne se permit une détente. Pas un instant il ne leva la tête. Tout au plus allumait-il une cigarette entre deux touches.
La nuit était tombée depuis longtemps. Il avait allumé la lampe et restait là, fixé dans une obstination fébrile. Au fur et à mesure que le temps s’étirait, il manifestait davantage de lassitude et de nervosité. Parfois, il consultait sa montre… et son visage assombri laissait percevoir un trouble inhabituel. Marie comprit qu’un événement grave se préparait. Avec le sens qu’elle avait hérité de son invisibilité, elle entendit venir le destin.
Celui-ci se présenta enfin sou la forme d’un homme large et solide qui cogna à la porte d’un poing autoritaire. Le peintre leva la tête et poussa un soupir…
Marie ne put savoir si c’était de soulagement ou de crainte, mais il ouvrit vivement comme on ouvre à celui qui est impatiemment attendu.
L’homme entra d’un pas ferme, jeta un coup d’œil circulaire légèrement distrait sur l’encombrement de l’atelier, puis, se plantant devant la toile, il regarda Marie. Marie le regarda.
Avec ses cheveux courts, fraîchement coupés, son pardessus anglais né du meilleur tailleur, il avait l’assurance tranquille de la puissance. Sous le font volontaire, luisait l’éclat gris d’un regard qui juge et décide en l’instant. Un long silence s’établit.
« J’aime ! » dit-il.
Bien qu’elle se sentît un peu gênée d’être ainsi détaillée, Marie se trouva flat- tée. Il y avait si longtemps que l’on ne s’occupait plus d’elle ! Par vanité, elle accentua coquettement son sourire, le rendit plus mystérieux et attrayant que jamais.
Le peintre, debout, légèrement en retrait, se taisait. Son silence ressemblait davantage à une absence qu’à une proposition. Marie, étonnée, chercha vainement son regard.
Il semblait attendre un inévitable accomplissement avec le détachement que l’on ressent parfois devant une fosse ouverte et fixait le sol, s’en remettant sans intervenir au verdict final.
L’étranger eut un sourire. C’était un éclair d’acier, l’heure des décisions. Il se tourna vers l’artiste, le regarda très droit.
« J’achète ! » dit-il, encore… et ce fut tout !
Marie crut un instant avoir mal entendu, mais elle savait par expérience que les fantômes entendaient toujours bien puisqu’ils étaient libérés de ces instruments imparfaits que sont les oreilles humaines. Un petit rectangle passa d’une main dans l’autre. Il y avait un long chiffre dessus. Marie, pétrifiée, ne pensa même pas à manifester. Elle restait figée dans sa carapace comme devait l’être son corps dans son cercueil de bois.
L’homme s’en alla tel qu’il était venu, avec l’autorité affable d’un juste contentement, laissant derrière sa trace un grand déplacement d’air et la senteur du tabac blond.
Le peintre remua enfin, lentement, comme si tous ses membres lui étaient subitement devenus douloureux. Il marcha vers la vitre et y appuya son front. Marie ne le quittait pas des yeux, espérant un regard, un geste… mais il demeurait ombre sur l’ombre de la nuit. Sa silhouette immobile s’emmêlait à celle de l’arbre dépouillé qui, de l’autre côté des carreaux, semblait le soutenir…
L’horloge de son cœur emplissait l’espace, heurtait les murs et Marie se trouvait martelée de ses coups.
Lorsqu’ il se retourna, son profil avait la rigide pâleur des statues. Il traversa la pièce d’un trait, enfila son manteau sans s’arrêter, puis, tel un coupable qui ne peut plus supporter le voisinage de la victime, il éteignit la lumière et s’enfuit solitaire vers l’abri de la rue.

3ème Partie

Longtemps encore les cloisons vibrèrent de sa pensée. L’atelier tout entier était ébranlé d’une houle rythmique que Marie recevait de plein fouet. Il lui semblait avoir un corps relié à chaque objet qu’une tourmente interne secouait en lui-même. Les vagues qui suivent une péniche s’élargissent ainsi en s’aplanissant dans le courant du silence jusqu’à ce que celui-ci ait envahi le temps. De même la houle s’apaisa, le rythme étira sa cadence et les choses retrouvèrent leur indifférence. Alors, ce fut le vide ! La pensée immobile s’était désagrégée et la lune assoupie, filait son cocon de lumière au cœur de l’espace gris.
Marie était seule cette fois, dans sa prison devenue inutile et ce vide sans dimension découlait justement de cette inutilité. Ce portrait, désormais sans raison d’être, elle allait s’en détacher pour la dernière fois.
Il avait été un don, un symbole de vie et de foi qui n’existait que pour lui seul. L’autre n’emporterait qu’une apparence égale à sa personne. Il devrait s’en contenter !
Lorsqu’elle sortit de la toile, elle la contempla encore un instant. Même sans reflet, elle était belle. Des lambeaux d’âme baignaient la matière et elle eut l’impression d’en être démembrée. Combien d’efforts lui faudrait-il pour rassembler une à une les parcelles incrustées ? Elle se sentait endolorie, à demi malaxée de cette chair que l’artiste avait su lui donner aux extrêmes limites de ses forces et contemplant l’image désormais condamnée, elle pleura.

Il lui fallut longtemps pour émerger de sa tristesse, mais lorsqu’elle y parvint, elle se sentit une autre. Ce qui la retenait s’était brisé. La patience, la douceur, l’innocente joie de faire fleurir avaient laissé la place à une dangereuse sensation de puissance. Une force inconnue l’habitait qui s’enfla, grandit comme un torrent aux époques de pluies. C’était, au fond d’elle-même le grondement furieux des chiens de la colère et la révolte montra ses dents.
Elle se replia farouchement, se condensa, arracha sans pitié à la toile tout élément de vie, avec le sentiment d’en être ensanglantée. Mais loin de se calmer, sa fureur gonflait, s’étendait au dehors n’étant plus limitée à sa seule pensée, augmentait dans son élan le potentiel de l’univers. Elle était vent, orage, éclair, elle était tourbillon et rafale.
L’atelier ne fut bientôt plus assez vaste pour contenter son besoin d’expansion. Il lui fallait l’espace, la ville tout entière, la campagne et le fleuve
Soumis, car elle savait pouvoir soumettre ses flots et tourmenter à sa guise leur chair fluide. Elle se jeta au travers de la verrière. Il y eut un grand bruit mais elle était trop aveuglée pour s’en soucier !
L’arbre l’arrêta un instant… elle le connaissait depuis si longtemps ! Il étendit vers elle ses rameaux fatigués.
« Où vas-tu, mon amie ? »
Le mot redoubla sa colère. Elle se dégagea brutalement avec un rire qui gronda jusqu’aux nues.
« Je n’ai plus d’ami ! » et elle s’enfuit sans se retourner.
Elle monta, monta… des nuées chaudes charriaient l’électricité. Elle s’ébrouait parmi les éléments et criait sous l’empire d’une étrange ivresse, consciente de tenir en sa main invisible le ressort d’un feu dévastateur.
Sous son regard, la ville devenait si petite, presque risible dans sa nudité.
« Est-ce là où j’ai vécu ? »
Tout lui semblait puéril et dérisoire et ses efforts passés devenaient jeux d’enfants ! Elle s’étendait, elle s’étirait de mille bras et sa surface n’était plus mesurable. Elle était partout à la fois, rasant comme l’hirondelle les vieux pavés luisants ou balayant un toit comme on souffle une bougie.
Tout en elle était inconscience et désordre, révolte qui reniait ses propres origines. Avec un Etre, elle condamnait l’humanité, sans chercher à comprendre ni à se souvenir.
« Terre pitoyable… N’es-tu que cela ?! Homme, tu bâtis, tu t’installes dans l’immortalité et mon haleine suffit pour jeter à bas tes constructions de plâtre ! »
Elle riait maintenant, saisie d’un inexplicable délire. Se rendait-elle compte que sa faiblesse l’avait soumise aux volontés d’une puissance obscure ?
L’orgueil blessé lui ôtait tout jugement. Instrument de destruction, elle était fière de sa fausse liberté et ses cris de victoire ne montaient pas plus haut que les grattements d’un insecte. Mais elle voguait ! Le vent, sur la ville, menait un grand tapage.
Marie ne sut jamais le chemin parcouru.

L’aube s’annonça par un silence subit, un arrêt des violences, un vide soudain des nuées. Le sol fluidique se dérobait, refusant tout service.
Marie se retrouva sur les berges du fleuve, prostrée, plus brisée en son âme qu’un vieil arbre vaincu, regardant, sans les voir, s’écouler les débris. Des barques arrachées roulaient en direction de la mer, avec des tonneaux vides et des branches flottantes et c’était, dans la brume du matin, une litanie d’étranges radeaux qui serpentaient mollement entre les eaux jaunies…
Sa colère apaisée, tout lui parut soudain absurde, d’une gigantesque dérision.
Cette nuit de folies l’abandonnait sans forces et sans souvenirs, telle une ombre craintive qui redoute une dangereuse confrontation. Et c’est pourtant vers celle-ci qu’elle revint. Celle-ci qui l’attendait au seuil de l’atelier, parmi les éclats de verre et les couleurs mêlées. C’est vers celle-ci qu’elle leva des yeux craintifs comme en ont parfois les enfants coupables.
Sur le mur, la place était vide… un grand rectangle pâle se détachait encore. Marie abaissa son regard, progressivement fascinée à l’avance parce qu’elle pressentait…
Le portrait était là, arraché de son attache, empalé de tout son poids sur les dents de bronze d’une console ancienne ! Il était là, face voilée et déchirée, tel un agonisant dont la chair palpitante grelotte encore. Un bout de toile laissait osciller un œil, par intervalle, lorsque le vent qui sifflotait dans les ouvertures s’égarait autour des meubles poussiéreux. Et dans l’aube livide, il semblait rire… cet œil qui la regardait… rire avec une inimitable sauvagerie !
Elle se mit à trembler d’un grand froid intérieur, considérant ce monstre qui avait possédé son visage.
Là où le peintre avait posé mystère et douceur, elle ne retrouvait plus que l’ironie cruelle d’un être étranger et le frémissement spasmodique de ce lambeau ridé l’emplissait de terreur. Avait-elle vraiment voulu cela ?! Seulement un instant ?!… Elle ne pouvait le croire !
« Pourquoi as-tu touché ce que tu ignorais ? » dit l’arbre tristement.
« Oubliais-tu ces forces qui n’attendent qu’un appel ? Tu n’as fait qu’appeler… mais c’était encore trop ! »
Elle ne répondit pas, continuant à fixer les débris, comme le sinistré devant les ruines de sa maison.
La clarté du jour s’éleva peu à peu, précisant les détails. Dans quelques heures la porte s’ouvrirait…
Marie se replia frileusement. Il est des souffrances que même un fantôme ne peut envisager sans crainte et un regard blessé est le pire des tourments lorsque l’on en est responsable. Alors, incapable d’attendre cette muette confrontation, elle s’enfuit avec le premier rayon du matin, faisceau pâle et tremblant qui ne menait nulle part. La ronde des désirs avait monté aux limites de l’absurde, l’échelle du possible. Dans le bien comme dans le mal, elle avait pris conscience des digues infranchissables où le monde sommeillait.
Le mur était partout… partout était prison… et son âme ressemblait à l ‘écureuil encagé qui tourne sur une roue pour rêver en son cœur un arbre d’illusion…
Au creux de cette lucidité nouvelle, elle avait retrouvé sa course monotone, les eaux fuyantes aux herbes emmêlées. Les rives glissaient dans un songe, parsemant au hasard quelques clochers ou quelques toits, accidents sans importance d’un chemin familier qui la rabattait là, papillon ébloui, devant l’énigme de la mer.
Parfois le soleil bas semblait trouer la muraille interdite et elle contemplait longuement la nullité de ses efforts. Puis elle se résignait. La plage était déserte, triste et calme tapis tissé au creux du temps. Elle promenait sa paume sur la fraîcheur du sable, là où le vagabond avait posé l’empreinte de sa sérénité. Où était-il, le compagnon des rives d’un soir ? Errait-il toujours au long des grèves sans destinée ou avait-il franchi le voile opaque des brumes ?
En souvenir de lui, elle tressa des varechs en d’étranges couronnes avec la mélancolie d’un enfant solitaire qui s’invente des jeux.
Quelque chose en elle devenait minéral… Les récifs de la côte s’apprivoisaient à son approche et sa main s’égarait en d’inconscientes caresses.
« Roche, je suis triste. Comme toi condamnée à l’attente millénaire… Puis-je même espérer la poussière qui te délivrera ?
Tu es littoral, force et refuge… Tu protèges l’humus du glissement des fonds… Tu occupes la place qui t’était destinée au commencement du monde…
Peux-tu m’apprendre à trouver mon rivage ? »
Puis elle continuait son chemin.

Les jours succédèrent aux jours, tous plus gris, plus froids. L’hiver s’installait sous les premières lumières de fêtes. Il y avait des gens dans la rue et les vitrines se paraient de couleurs et de féérie. Des enfants emmitouflés contemplaient avec les yeux candides de l’espoir, les mannequins fantastiques danser derrière les vitres et Marie se souvenait, comme d’un rêve très ancien, d’avoir été semblable, avec le même regard et la même fièvre. Une sorte de vent joyeux s’agitait autour d’elle mais à présent elle s’y sentait étrangère. Des odeurs de gâteaux s’élevaient du soupirail des pâtissiers, comme un encens païen. On abattait aussi ; les étals exposaient des cadavres parés et les cris des victimes s’étouffaient sous les rires. Elle rencontrait parfois, sur la brume du fleuve, le cortège tout neuf des petits massacrés. Ils se tenaient par l’aile, craintifs et étonnés et s’en allaient ainsi, conduits par quelque invisible présence, vers les maritimes douceurs. Marie détournait les yeux sur leur passage… cela ne la concernait plus !
Puis des sapins furent dressés sur les places, aux carrefours, dans les rues principales et la ville ressembla bientôt à une étrange forêt… la forêt des rêves évanouis, où les girandoles remplaçaient les étoiles.
Les hommes qui ont perdu la force de regarder le ciel, tentent de recréer un firmament à leur portée. C’était une touchante volonté de lumière, un acte de foi inconscient et Marie s’en trouva un peu réconfortée.
C’est ainsi qu’il lui vint le courage d’évoquer cette période passée, où, au cours d’une nuit semblable et par la grâce de la même foi, le portrait était né.
Une année entière s’était écoulé, jour pour jour. Une année de souffrances, de doutes et de recherches, de révolte et de désillusions, une année qui ne lui avait laissé que le temps de mesurer ses limites et de se détacher de tout ce qu’elle avait cru posséder. Que pouvait désormais lui apporter encore une soirée nouvelle ?… Elle regarda le ciel où la nuit s’étoilait et du plus profond de son être, implora une réponse.
Alors soudain les cloches ébranlèrent la ville, se répercutant de mur en mur, emplissant le silence de leurs mille voix de bronze, plus brillantes que celles des trompettes. Elles se balançaient, clamant qu’encore une fois, l’espoir était permis… et c’était une bousculade d’espoir que cette nuit de naissance. Au cœur de ce tumulte, Marie perçut enfin un appel lointain, essoufflé comme un cri qui aurait parcouru des lieues, avec l’insistance d’une urgence obstinément répétée… et elle crut reconnaître la voix.
L’heure était avancée. Les aiguilles des horloges se rapprochaient déjà. Le ciel, encore plus sombre, se piquait de feux durs. Un gigantesque élan la souleva soudain, lui ouvrant un chemin et fortifiant son âme d’une clarté nouvelle. Ses chaines invisibles s’ouvrirent une à une… et elle osa enfin se déplacer dans la pensée.

L’atelier avait l’aspect rassurant des jours heureux. Les vitres en étaient neuves et il ne subsistait nulle trace des violences passées. Tout était doux et calme. Au cercle de lumière, le peintre travaillait et Marie, immobile, saisie par la magie, se demanda si elle ne vivait pas quelque songe enchanté… si le temps des humains avait encore une signification pour elle.
Devant lui, une toile nouvelle s’animait peu à peu… les couleurs fraîches à ses côtés, il posait quelques touches, cernant de son pinceau une silhouette familière.
Il souriait tout seul, comme on fait en songeant à un bonheur très proche. Ses gestes calmes semblaient délivrés du tourment des minutes. Sous ses doigts, le visage de Marie émergeait des souvenirs. Il en captait un nouveau-né… et c’était un pardon, une obole de joie !

Tremblante, osant à peine remuer, elle savait maintenant qu’il connaissait sa présence et que c’était sa voix, ce silencieux appel parvenu jusqu’à elle.
Alors, obéissant à cette muette demande, elle pénétra dans la toile.
Le miroir d’huile se mit à resplendir… et elle se sentit bien. Eblouie d’harmonie, de confiance et de paix.
Sous le pinceau hardi, le regard du portrait, vulnérable et blessé, retrouva les lumières attendries de l’enfance. Le trait était absent. Il semblait simplement que les astres du ciel se chargeaient de sang clair pour venir irriguer une chair impalpable construite de rayons. Il souriait toujours… et Marie découvrait dans ses yeux une réponse à ses attentes, un asile à ses doutes. Qu’importaient désormais les enfantillages, les petites vanités, le dépit et la colère, la rage et la destruction !
La main qui s’étonnait ne venait pas pour prendre, pour lutter et pour vaincre mais pour croire au sourire comme on croit au printemps.
Ce n’était pas non plus pour édifier une œuvre, périssable faiblesse humaine, mais reconstruire une âme que la tourmente avait démantelée.
C’est ainsi que Marie retrouva ses traits intérieurs, ceux qui devaient lui rester par delà le souvenir, ceux qu’elle sentait au plus profond d’elle-même et qui étaient plus vrais que ne l’avait été son apparence humaine.
Les forces que jadis elle lui avait données, il les lui rendait au centuple en lui recréant son visage.
S’il avait modifié l’expression du sourire, si celui-ci avait sa mystérieuse énigme, les lèvres entr’ouvertes étaient celles d’un enfant qui attend le miracle.
Et elle comprit soudain cette douce volonté de la vouloir ainsi, toute pétrie d’innocence, absoute de tout mal.
Le pinceau quelquefois s’écartait pour modeler les mains transparentes et sages, ou préciser les plis de quelque vêtement. Il esquissait, drapait, équilibrait, musant dans les détails comme on s’attarde au bord d’un paysage, puis s’étant accordé cette récréation, il revenait enfin ajouter quelque point sur la petite lueur qu’il avait accroché à l’ombre des prunelles.
Quand fut posée la dernière étincelle, fixant à tout jamais l’image de la clarté, alors seulement, contentée et paisible, la main put s’arrêter…
Autour d’eux, rien ne semblait changer. La nuit derrière les vitres, s’assombrissait encore ; l’arbre tremblait un peu… et dans la pièce close, l’ombre était rassurante.
Le peintre reposait… tranquille dans sa sérénité. Pour lui désormais, n’étaient plus ni combats ni souffrance… rien que la paix conquise, le silence attendu depuis de longues années.
Marie, brusquement alertée, saisit de vertige au bord de l’abîme qu’elle découvrait soudain, se jeta vers ce lieu incertain qui lui faisait face, rassemblant au hasard toutes les incantations et toutes les ferveurs. Elle soupçonnait déjà que ses maigres puissances ne pourraient arrêter ce flot qui se perdait sans bruit, ce rythme qui épousait enfin celui de l’univers. Ce n’était pas une fuite, mais un lieu neuf, un état où tout s’accordait sans révolte, une harmonie plus attendue qu’une floraison.
Les rides de la vie se vidaient de leur poids d’anxiété, entrouvrant au passage des vannes nouvelles. Les mains qu’elle étreignait ne lui livraient plus rien, ne s’appartenant plus ! Elles avaient accompli leur cycle et posé un point d’orgue au sommet de la vie.
Seule Marie se sentait révoltée, plus angoissée qu’un naufragé sur un rocher désert, se cramponnant encore à l’illusion d’une présence. Les doigts s’ouvrirent sans lutte au souffle de ses lèvres, laissant glisser à terre le pinceau oublié, devenant d’instant en instant plus transparentes qu’une chrysalide.
Lorsqu’elle reçut entre ses bras le poids léger d’une apparence, lorsque le choc de son appel ne put se briser aux bornes du silence, elle réalisa soudain l’inutilité de ses efforts et son cœur, se pliant enfin aux ordres supérieurs, s’abandonna avec une soumission nouvelle.
Elle reposa la main et s’écarta un peu.
Le portrait, tel un présage, brillait de tous ses ors. Le regard enfantin avait une pathétique douceur… et dans les yeux tout neufs, des larmes d’huile perçaient sous les lumières.
« Ce ne sont pas des larmes, Marie, mais des étoiles !.. Il y en aura d’autres au terme du voyage. »
La voix était là, qui emplissait son cœur, débordait les limites de l’audible, s’étendait à l’infini de ses questions, résolvait tous ses problèmes, lui montrant la valeur du sourire qui l’avait recréée, délivrée de son dernier fardeau humain pour flotter autour d’elle comme un parfum nouveau.
Bien que la main de chair l’ait quittée pour toujours, elle se sentit accompagnée.
Désormais rien ne la retenait plus… ni l’atelier désert, ni l’arbre dépouillé, ni les amis absents. L’essentiel, lui, demeurait ; sa solitude avait pris fin.
Demain stagnerait ici le portrait encore frais, dernier témoignage de sa fugitive existence.
Elle le quitta sans se retourner.

L’aube pâlissait aux vitres. Dans la rue, quelques fêtards trainaient leur nostalgie bovine en l’attente d’un lit.
Elle glissa jusqu’au fleuve et choisit une barque neuve…
Le ciel s’éclaircissait de minute en minute mais ses feux n’étaient pas encore éteints. La barque coulait en un rêve. Les rives défilaient de plus en plus rapides, de plus en plus insaisissables : fantômes de villes, de ponts et de forêts, fantôme d’humanité qui ne savait pas être… Marie ne distinguait plus rien dans ce brouillard de vie qui devenait à chaque instant plus irréel et plus incohérent.
Seules, là-haut, subsistaient les lumières, tremblantes comme des larmes…
« Ce ne sont pas des larmes, Marie… mais des étoiles !…»
… Et le mur de la mer s’écarta devant eux.

FIN



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