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Le Quai de l’Oubli

Drôle de sensation, je suis le front collé contre la fenêtre d’un compartiment. La buée dessine sur le carreau un nuage opaque, témoin du froid polaire qui règne en maître sur le paysage qui défile surréaliste devant mes yeux hagards. Un panache de fumée gris, flotte au dessus du train et vient lécher gourmand la vitre gelée.
Tout est silence, je suis dans un monde immobile, incapable de discerner le vrai de l’imaginaire, rêve ou cauchemar. Il fait si étrangement froid. Brusquement, je réalise qu’une présence humaine, voisine m’observe. Elle est livide, personnalité sans verve. Le miroir de son âme ne se reflète plus à travers son regard inexpressif et sombre.
La seule expression est tracée par des rides marquées. Jeune Femme radieuse hier, morne aujourd’hui, ce sourire ,« l’homme qui rit », moqueur est une cicatrice d’un malheur. Elle me salue mécanique, d’un léger hochement du chef, la bouche fermée, muette comme une carpe. Personnification de la mélancolie, elle diffuse sa nostalgie à travers tout mon être comme ce froid pénétrant. Mon corps tout entier tremble pour se réchauffer.
Dehors des paysages incroyables se déroulent sous mes yeux ahuris. Après les vertes vallées, se succèdent des glaciers crevassés, menaçants. Et là, apparaît inexplicable, un désert de sable, aberration.
Effroi, le train à vapeur siffle , strident, avertissement d’une arrivée prochaine dans une gare improbable, sans nom. Ma voisine se lève, un simple sac à main pour tout bagage. Machinalement, je la suis. Le train débouche dans un désert de verdures au milieu de nulle part, et la gare, seul oasis aux alentours, présente ses murs moroses, dominés par une immense horloge aux aiguilles longues comme des lances sur des chiffres romains rouillés, sur le fronton ces mots dessinés, « gare du sans souci ».
La femme descend sur le quai. C’est un endroit d’un autre âge, une bâtisse d’un siècle d’antan, avec ces arceaux de fonte vermoulus. Les gens, simples figurants, attendent sans bruits, sans rires ni brimades. la passagère que j’accompagne se fond dans cette foule anonyme, opaque.
Fascinant silence, il règne en maître sur les bancs, le quai et descend même les escaliers. Pas un sourire, une joie, ni même l’once d’une émotion, si ce n’est cette tristesse lourde et pesante qui embaume, diabolique, tout le lieu.
Au beau milieu de cette assemblée anonyme, âmes en sommeil, le chef de gare est vêtu du Temps, costume de circonstance. La montre à gousset pendante, le maître des horloges, mâchouille fièrement son sifflet, merle chantant. D’une voix de stentor, il assène les annonces d’arrivée et de départ comme un coup de Trafalgar, une condamnation, sans même un regard.
Chaque fois, c’est la même panique. Les passagers se lèvent, ramassent affolés leurs affaires, se bousculent le long du quai. Puis, totale incompréhension, bon nombre d’entre eux se figent devenus glaçons, tel un arrêt sur image, interpellés par un appel sournois de leurs pensées. Un froncement de sourcil, le doute s’installe, le stress disparaît. Le train entre en gare et la plupart regagne leur place sur un banc, malheureux sans envie. Seuls, quelques uns grimpent dans le train, sans se retourner, sans un geste pour ceux qui restent.
Soudain, je deviens blême, juste au-dessus de ma tête, par inadvertance ou destin connivence, je lis « Quai de l’oubli ».
Alors se réveille en moi brusquement le douloureux souvenir, mon père disparu et moi enfant sur sa tombe, en pleurs. Sur ce quai, les larmes ont depuis longtemps séchées, mon âme endolorie, je fuie la vie.
Mais par l’amour d’un quidam, je me réveille ragaillardi. Je prends mon baluchon. Je m’élance sur le quai. Je cours le long du train qui démarre. Dans le bruit assourdissant des roues et des bielles huilées, la fumée suffocante, les pleurs de vapeurs qui s’échappent désordonnées, je m’évade vers ma destinée. Du bout des doigts, j’attrape une barre, pousse une porte . Je me jette dans le wagon de la vie. Alors, je me retourne. J’aperçois encore s’éloigner la gare du sans souci, dans un lieu improbable de nos vies lorsque le chagrin nous envahit.
Ami, puisses-tu ne jamais connaître, ce quai de l’oubli. Pourtant, inexorable, il t’attend. Mais pour l’instant, sois plein d’empathie pour ceux qui, handicapés du cœur, attendent l’âme bienfaitrice qui lui donnera malgré et encore, le goût de la vie. Beaucoup sont restés là-bas, attendant inconséquents, leur fin qui déjà sur ce quai a commencé.
Âmes tristes, âmes perdues, la Vie continue. Sur mon empathie vous pouvez compter. De mon amitié acceptez la présence. Je resterai discret et silence, respect de votre souffrance, décence. Mais peut-être un jour, profond désir, j’arracherai de votre cœur un sourire signe de votre retour, plaisir.
extrait reveries vagabondes



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