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Le souffle d’Eole

Le plateau, rampe verdoyante, telle une marche vers les hauteurs célestes étale sa minuscule platitude au-dessus du vide, telle une pauvre solitude. Les sommets pierreux, couverts de rocailles aiguisées, dressent menaçants leurs pics qui transpercent la chair bleutée du firmament. Éole complice souffle son air frais sur mon être, tout habité de perplexité. Soudain, il me soulève haut dans le ciel, telle une feuille légère de l’arbre d’Eden, coupant mon pédoncule, cordon ombilical de ma terre nourricière. Le vent m’arrache de mes appuis, toutes mes certitudes qui construisent mon âme. Le cœur vaillant, je m’élève dans les cieux, découvrant le vide, nouvelle dimension. Les pieds ballants pleurent au-dessus de la vallée, et les chaussures s’accrochent aux lacets de peur de tomber. 

Baptême magique pareil à une nouvelle naissance dans un univers alors inconnu que des films me racontaient autrefois, dogmatiques sans émotions. La montagne se découvre à mon regard comme une belle qui se donne aimante. C’est un vertige au propre comme au figuré. Un plaisir à chaque virage renouvelé découvre la beauté simple d’une nature brute sans ambages. Alors s’empare de moi, l’esprit volage, je quitte mon corps trop petit et me laisse bercer par ce mélange d’angoisses et de merveilles mêlées, bon appétit mon ami. Pauvre chinois, je ris jaune avec cette angoisse de la voltige. 

J’inaugure ce temple granite, ce massif Mont-Blanc, crème glacée d’été couverte de chantilly à la blancheur bleutée des glaciers. Le dôme du Gouter m’invite à des agapes subtiles où parfums, formes, goût et couleurs occultent le danger de crevasses mortelles, cimetières permanents d’inconscients crédules. Au loin, l’écho des pales fouettent l’air dans un bruit vrombissant à la recherche du pauvre erre, blessé dans cette immensité glacée. L’aiguille du Dru dresse fièrement sa lame étincelante de granit acérée. La statue de la vierge à son sommet va scintiller de mille lucioles à l’orage approchant. Il me semble entendre Zian, pleurer son père, foudroyé à ses cimes. Premier de cordée, cet ouvrage qui m’a conduit en ses lieux, frissonne en moi.

Sous la voile, seul le vent léger siffle à mes oreilles sa mélodie enchanteresse que la sirène Eole entonne hypnotique. Dans ce rêve éveillé, j’entends les âmes du Malabar Princess s’élever macabre du fond des Bossons. Les alpages verdoyants étalent plus bas, nonchalants leurs vagues vertes, ondes douces d’un relief plus amène. Les forêts de conifères surplombent les bois de feuillus dans une aquarelle infinie de nuances vertes. Du fond de la vallée, gronde le bruit sourd de la folie des Hommes. Les chalets d’abord épars des hauteurs font vite place au cahot urbain, tumulte organisé. Encore quelques minutes de bien-être absolu, la terre se rapproche, réalité incontournable de nos pauvres existences. Je touche le sol d’un pas feutré dans la prairie fleurie. Je me réveille engourdi de ce songe volatile.

Ecrire, c’est comme voler en parapente, se laisser conduire dans le vide, intuition, au vent changeant de la muse, malgré l’appréhension. C’est un vol au-dessus de nos questionnements, un voyage, un recul, une hauteur par-delà nos travers et nos peurs, ce ridicule. C’est grandir et enfin se défaire des contraintes absurdes, ces dogmes qui nous enchâssent dans des modèles trop restreints.  C’est monter au ciel et ne retenir que l’essentiel. 

Le souffle d’Eole m’a offert le vent léger de la Liberté. Il m’enivre et peu importe que je m’écrase, vivre c’est voler toujours plus haut.



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