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Je déambule pensif dans les chères verdoyantes des volcans. Une forêt grasse à souhait, s’étend gourmande sur le sol fertile et humide de ce relief arrondi. Un léger frimas engourdit encore mon corps froid. Je m’échauffe d’un pas léger. A allure de sénateur, je papillonne dans cet immense espace à l échelle humaine. Très vite, je me laisse bercer par le faux silence des bois et la magie des lumières, artiste des ombres, peintre impressionniste sur un tableau aux nuances colorées, aux pastels multiples, beauté naturelle. Ce paysage féerique emporte mon âme, me plonge dans une mélancolie douce comme une ouate chaude et protectrice. Les odeurs et parfums me conduisent, spectateur, au bord du chemin de mon enfance.
Je me souviens alors de cette petite maison discrète au cœur du bourbonnais, écrasée par un large toit de tuiles plates. Une échelle en façade grimpe le mur pour accéder au grenier . Une grande pièce de vie rassemble les convives au repas. Un fourneau à bois se dresse proche de la cheminée dont l’âtre sommeille depuis longtemps.
Je me souviens de cette petite chambre aux murs teintés bleu claire et ce sol en tomettes cirées en rouge foncé, d’une brillance glissante. Toutes ces photos accrochées au mur, ces cadres posés sur la commode comme des trophées du passé.
Des sourires figés, des habits d’antan, des personnages engoncés dans leur costume de dimanche, une jeune marié avec une robe blanche et une couronne de fleur sans sourire, tous ces clichés pris en pause forcée m’amusent. Toute une existence, transpire dans cette pièce, musée.
Elle est là, dans la vaste salle, assise dans son fauteuil d’osier, belle, habillée de ses soixante quinze automnes. Sa peau est couverte de tâches brunes de la vieillesse qui embellisse son visage, tel un fond de teint discret. Sa chevelure argentée est coiffée en un charmant chignon que des barrettes, couleur ivoire maintiennent élégamment. Elle lit un magazine. Ses yeux gris clairs presque transparents, parcourent sans lunettes un magazine. Je me souviens de ce regard gris bleuté si tendre, si magnifique dans lequel je plongeais avec délectation. Son port de tête altier mime un perpétuel tremblement, comme une éternelle négation. La sempiternelle blouse bleu décorée de motifs cachemire cache sa robe noire. De chaudes charentaises protègent ses petits pieds. Du haut de mes neuf printemps à peine, je la regarde émerveillé. Elle sourit d’un léger rictus à la commissure des lèvres, se doutant de mon attention bienveillante.
Elle porte le doux nom de Léontine. Je me sens à l’abri de tout danger à ses côtés, comme un mur devant les tempêtes de la vie. Des orages violents,elle en a connu dans son existence si longue pour mon esprit d’enfant.
Elle vient de perdre son second fils, mon père. Veuve très jeune, elle a fait face à l’adversité. Les années trente n’offraient guère d’aide à une femme seule avec deux enfants. Elle a eu faim, elle a eu froid.
Je venais de découvrir les affres terribles de la vie. Orphelin de père, mon monde s’effondrait. J’avais peur et ma pauvre mère, toute à son deuil, pleurait son époux. Pourtant, Léontine inspirait de la quiétude, mêlée à une détermination sans faille.
Je me souviens des soupes que je détestais tant chez les autres et que j’engloutissais gourmand chez ma grand-mère.
Je me souviens de l’odeur de lapin sauté dans un horrible faitout jaune pâle qui chauffe sur le poêle à bois.
Je sens encore l’odeur de la tarte aux pommes chaude, sortie du four et que ma grand-père peignait avec un pinceau trempé dans la gelée de coin.
Je déguste toujours, mentalement, les crêpes épaisses d’un jaune orangé qu’elle appelait « les censiaux ». Repliées en quatre, elles cachaient les délices de confitures de fraises ou de groseilles.
Le garde manger grouillait de trésors et merveilles que nos papilles alléchées convoitaient comme un chat sur sa proie.
Je me souviens de nos promenades en forêts. Je me rappelle la cueillettes des rosés et des mousserons qui cuisaient ensuite dans une omelette baveuse à souhait, accompagnée d’une salade de pissenlits fraîchement ramassée.
C’était ma montagne sainte victoire à moi. Ce petit coin de paradis à la gloire de ma grand-mère. Ces longues discussion sur la vie , ses histoires qu’elle distillait à mon frère et moi. Ces mois de juillet magiques, trop courts finissaient en larmes à l’heure du retour.
Plus encore que ces agapes princières, je retiens sa leçon de vie. Quoiqu’il arrive, la vie continue. Son opiniâtreté, son abnégation pour sa famille, sa volonté farouche et son caractère bien trempé ont construit le petit être fragile que j’étais. Elle savourait l’instant présent avec des choses simples et partagées. Cuisinière, le bien manger était sa façon de nous léguer tout son amour.
Je marche maintenant sur le sentier à la fraîcheur d’un ombrage vert. Mes cheveux sont devenus grisonnants et parsèment encore le sommet de mon crâne. Du haut mon âge adulte et mature, je ressens une langueur monotone comme une douce tristesse.
Alors, en songe, je pose délicatement la tête sur les genoux de ma grand-mère qui poursuit calmement sa lecture. La même quiétude d’antan m’envahit encore.
Je rends grâce à cette grande dame à qui je dois tant et que j’aime toujours profondément malgré le temps lointain et la pénible absence.
EXTRAIT DES RÊVERIES VAGABONDES : recueil accessible sur lien suivant



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