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« Cela fait longtemps que j’écris devant mon écran sans penser à rien,
Mes doigts gourds courent comme une machine indépendante,
Même pas pleine de vie, simplement comme une machine.
Un « truc » remonté fait pour taper sur ses petites touches noires :
E, g ,i , v, h.
Tout cela ne veut rien dire au premier abord mais j’ai compris (très jeune) qu’en alignant ces petits vers de terre malingres l’un à coté de l’autre dans un certain ordre je pouvais vivre,
Respirer,
Rire,
Pleurer,
Et même aimer !
Quel bonheur tu sais de mettre son cœur sur papier,
De confier au monde entier et à personne, le trop plein que l’on peut délier.
Laisser couler devant soi par des doigts peu gracieux ce que l’on est réellement.
C’est magique alors j’écris,
J’écris,
J’écris encore,
De plus en plus pour elle,
ELLE,
TOI !
Pour que ton cœur sente le vent du mien s’engouffrer dans ta chair.
J’écris comme je vis,
Parfois brutalement,
Souvent amour,
Encore mécontent,
Rêvant de perfection,
Tutoyant les étoiles.
Je t’aime comme j’écris,
Ne pouvant (ne voulant) me passer de toi,
Plein d’imperfections et de bonheur conquis.
Je te vois comme j’écris,
Dessin de lumière aux courbes faciles,
Caresses dansantes encore recherchées.

Je vais partir pour un mois,
un mois d’envie,
tourné vers mon futur.
Et toi tu es là qui m’accompagne,
Présente de loin me regardant vivant.
C’est drôle comme ce soir écrire est agréable,
Comme c’est bon d’être tourné vers toi,
Uniquement vers toi et te donner ce que je suis. »

La page tressaillit un court instant devant les yeux de l’homme ;
surpris il se frotta les paupières, s’ébouriffa les cheveux d’un geste machinal, jeta un majestueux « nom d’une pipe » sans y prendre garde.

La vieille machine le lâchait encore une fois.

Depuis qu’il l’avait trouvée, enveloppée de chiffons au fond de ce grenier, il n’avait eu que des problèmes avec.
« Rien d’étonnant à cela ! C’est un modèle qui n’existe plus depuis si longtemps que personne ne peut se vanter d’en avoir vu un en vrai »
pensa t-il admiratif. Des photos d’accord et encore jaunies, mais un en « chair et en os » personne, il en était, sûr n’avait eu cette chance !
Il tapota la machine d’un geste tendre, régla quelques boutons et vit avec satisfaction que la lumière tremblotante se fixait en un beau blanc lumineux ; les pages apparurent de nouveau.

« Mon ordinateur portable est une merveille ma chérie.
J’aurais voulu te faire partager ma joie,
Mon enthousiasme de pouvoir enfin écrire sur une belle machine comme celle-ci !
Ce n’est peut-être pas ta réalité actuellement mais comme mes doigts ont maintenant la possibilité et l’envie de te bercer de virgules, de te coucher dans un lit de mots doux…
Tu sais, quand je passe dans une forêt,
Je t’imagine y marchant d’un pas alerte,

Guettant chevreuils et biches,
Tendant l’oreille pour surprendre les grognements d’un sanglier de passage égrenant derrière lui une multitude à quatre pattes,
Le toc toc d’un tronc d’arbre, craquement étrange venu de rien qui te surprend et t’émerveille.
Je t’imagine sentant l’air frais du matin, qui déjà vit de mille odeurs
encore nocturnes, à peine diurnes,
Frémissante de contentement,
Les mains dans les poches,
Ravie.
Chaque soir quand ma maison à quatre roues s’arrête,
Que la nuit coule sur les vitres fermées, je te vois.
Je te vois d’abord en face de moi,
Souriante comme d’habitude perchée dans ton cadre de bois.
Puis je te vois dans notre petite maison toute de pyjama vêtue,
Te couchant tranquille comme se couche un enfant.
Les endroits changent,
Les paysages nocturnes aussi mais cette sensation reste la même,
Douce comme un bonbon fondant.
Souvent quand vient le moment de me coucher,
De couper les ponts avec tout ce qui m’entoure,
Je me tourne encore une fois vers toi,
Regarde ton beau visage
Et ferme les yeux. »

L’homme est ému maintenant et malgré les sempiternelles défaillances de la vieille bête, il ressent toute la tendresse qui émane de ce vieux CD.
« Etonnant qu’il fonctionne encore, abîmé comme il est cela relève du miracle !» se dit-il agréablement surpris.
Il se lève un peu, courbaturé d’être resté si longtemps assis, étire ses grands membres osseux, recouvre d’un geste sobre la machine d’une autre époque et traverse la pièce sans se presser.
Dehors le ciel est pluvieux, bruineux plutôt, alors il relève son col et s’enfonce dans la nuit naissante.

Il sait que demain, après une bonne nuit il sera là, comme tous les jours depuis bientôt une semaine, fasciné par cette vieille boite qui déroule sur son écran de lumière une histoire d’un autre temps.

« Il est facile de rêver quand on est amoureux,
De fermer les yeux pour mieux s’en aller,
Bercer par de si belles choses.
Ne pas fermer la porte,
Se la garder tout ouverte pour que soit partagée notre intimité.
Tu te souviens le nombre de fois incalculables où tu me téléphonais et que c’était occupé, uniquement parce qu’en même temps je t’appelais ?
Combien de fois nous sommes-nous rejoints au même moment,
A mille lieux l’un de l’autre ?
Souvent tu sais !
Et même plus encore,
Alors quand parfois le ciel se zèbre de noir
Et que pleurent dans nos cœurs les problèmes d’aujourd’hui
je me dis « mais je vis ! ».
Et puis je te regarde et te regarde encore,
Te vois, âme que tu es,
Et ton corps,
Et ne peux que vouloir qu’il existe des guerres qu’il vaut mieux ne pas faire.
Que pour vivre la vie il faut parfois se taire.
L’être est ainsi fait qu’il grandit d’expérience,
Qu’il puise en dedans,
Comme un savant dans sa science.
Toi et moi avons compris que pour pouvoir sourire,
On se doit de construire notre amour à deux mains,
Que l’on doit bâtir,
Et pour soi,
Et pour l’autre,
Sans relâche.
Ce soir point de paysage triste au bord d’une route quelconque
ni de bâtiments lépreux exilés des banlieues, non ! Mais un lit douillet
où le rêve se fait nid. »

Il secoua la tête un instant, regarda d’un air ahuri les murs autour de lui comme s’il pouvait se rassurer de leur présence, saisit sans y prendre garde le tabouret branlant, s’assit dessus, et fixa de nouveau l’écran.
Pas de doute il était bien allumé.
Devant lui dansaient les mots qu’il avait rêvés cette nuit.

Il s’était réveillé une première fois par le bruit de la vie,
glissant sous les rayons de lune des cris étouffés d’oiseaux volages.
Se frottant les yeux de ses vieux poings de vieux il avait voulu sans comprendre en chasser les ombrages ; gommer sans y penser
les points et les déliés de leurs formes mouvantes, les révoquer et s’était rendormi sans tarder.

Deux heures plus tard il était éveillé à nouveau.
Les images dans sa tête parlaient, racontaient, se touchaient les mains d’un regard dansant.
Les mots défilaient de tendresse tressée, sans heurt, comme l’eau d’un ruisseau.
Ils sautaient parfois un court instant, se mêlant aux couleurs ballottées par le vent et re-coulaient de nouveau dans son corps même pas beau.

Au matin, plus rien, pas un souvenir, juste un vague sentiment de ! …
Un goût de !… « J’ai raté quelque chose !»

Quand il ouvrit la porte de son jardin secret et qu’il vit ce qui était inscrit sur l’écran normalement éteint tout lui revint !
Les mots, les formes, les odeurs et les sensations,
TOUT.
C’était incompréhensible, car en dehors du fait que personne au monde ne savait faire fonctionner la bécane…, il n’y avait aucune différence entre les mots de son rêve et les mêmes mots écrits devant lui.

C’ ETAIENT LES MÊMES.

Assis sur le tabouret poussiéreux, les yeux écarquillés derrière ses lunettes d’écaille le vieil homme était pétrifié.

« On se parle parfois de longues heures,
Enlacés tendrement de mots doux,
S’écoutant respirer,
Penser,
S’effleurant à peine du goût de nos larmes.
Ah ! … Sentir ton souffle la nuit sur mon cou se couler tout doux comme un petit chat.
Regarder ton minois respirer les étoiles,
Connaître et reconnaître encore le poids de ta jambe qui me frôle et m’enjambe pour mieux se lover.
Tu n’es pas là ce soir et pourtant le chaud de ton corps se colle
à ma peau.
Ton odeur,
Ta sueur,
Ton rire,
Tes peurs,
Tout a un goût,
Une couleur dans mon cœur.
Quand parfois comme ce soir mon corps bat la chamade,
Je nous vois devenir et prendre tant de formes,
Je nous vis,
Nous envie de la chance que l’on a de vivre deux,
Amoureux,
Destinés l’un à l’autre,
Complices jusqu’au bout,
Sans raté… ou si peu.
Que c’est bon d’être ensemble,
De te confier mon heure,
Mon temps présent,
D’être toi,
D’être moi,
Et ma joie
Et te vivre.
Le Piaf est couché dans son nid bordé de senteur,
Couverture remontée.
Il ne reste de visible à cette heure de la nuit,
Du moineau endormi,
Qu’une touffe rousse ébouriffée et un petit bout de nez.»

Titubant, le regard vide, il ne fit pas attention en rentrant chez lui à la voiture folle qui faillit l’écraser, à la vieille prostituée qui l’harangua,
poissonnière des quatre vents.
Il ne prêta pas attention à ce qui semblait vivant, son esprit tourmenté virevoltait, ivre d’incompréhension.
Il poussa la porte de sa maison et sentit derrière lui se glisser un courant d’air froid, à peine un peu plus glacial que le vent hivernal.
Il se retourna, fatigué, surpris malgré tout de son inquiétude naissante,
juste à temps pour distinguer un court instant l’ombre.
Oh ! …Elle n’avait rien d’inquiétant, ce n’était qu’une ombre de pauvre,
d’âme en peine, un peu courbée par le vent.
Une ombre de « déjà vu. »
Elle se glissa au coin de la rue, chemina encore un peu à la lumière de la lune et disparut.

Ce n’est pas de se coucher qui lui posa un problème, car son corps d’ancien ne demandait que cela, mais ce fut de s’endormir.

Il lui sembla que le jour allait se lever quand il se décrispa,
dénoua enfin ses doigts de vieil homme et glissa dans le rêve.

L’ombre était devant lui, « fantômante » dans la rue.

« Il y a des jours qui sont beaux à vivre,
Où l’on est heureux de s’être levé le matin,
Et aujourd’hui est l’un de ces moments magiques,
Plein de certitude.
J’ai compris que lorsque l’on acquiert un instant de connaissance,
Que l’on voit fondre en soi une partie d’inconscience,
On reprend confiance.
Marcher dans la rue tête haute,
Vêtu de cape et de pied,
Altier,
Parler,
Sourire,
Ecouter et être entendu,
Voir les masques tomber,
S’envoler, dérisoires,
Vivre ses semblables d’émotions partagées,
Tendre la main,
Les mains,
Toucher,
Respirer l’odeur de l’âme,
Aimer.
C’est un bain de l’autre,
Une senteur d’antan,
D’avant. »

Quittant mon vieux corps de vieillard,
Je t’ai suivie de place en place,
Laissant mon rêve s’emballer,
Pressant mon corps usé d’aller,
De se dépêcher.
Je t’ai vu mordre le ciel,
prier la lumière,
chercher sans relâche dans les ramures de la nuit
Un instant de paix,
Un moment de répit,
Implorer les oiseaux de voler encore,
De planer plus haut,
De frôler ton ombre devenant corps.
J’ai pleuré de tes peurs, quand peur il y avait,
Veillé sur ton sommeil quand la meute rôdait.

Tu t’es habituée à moi petite ombre meurtrie
Laissant couler derrière toi, par sympathie,
Un peu de ton odeur quand je perdais le pas,
Tanné par la chaleur.

Te souviens-tu de cette fin de journée où nous nous sommes croisés,
Nichés entre chien et bête, à peine vêtue de poussière,
Toi devenue femme et moi caillou ?
Retiens-tu au fond de ton cœur cet hiver d’hier où les glaçons de givre mordaient plus fort que la dent du loup ?
Et cette autre saison, je ne sais plus laquelle, où soleil et vent s’enluminaient en jouant les serpents sacrés d’une sacrée rousse.

Tu m’offris une caresse du bout des doigts quand je perdis l’acidité de mon regard blessé.
Tu me donnas la main souvent,
Quand de vieux je devins jeune !
Te fondant à ma bouche plus d’une fois,
Y prenant même plaisir,
Mêlant ta salive à mon souffle,
Pour que caillou se mue saphir !

Tu rayonnas de bonheur quand je m’ouvris sur la vie.
Et vis que… Notre demain était futur.

« Eh ! … moineau,
Je te vois voler encore une fois,
Etendre tes ailes et m’aimer.
Je sens parfois,
Souvent
Le vent de ton cœur sur ma bouche,
Je m’amuse à rêver que tu es là prés de moi,
Me serrant dans tes bras.
Quelle chance de t’avoir rencontrée aux rides de ma nuit.
Maintenant nous sommes deux à rêver demain,
Penchés l’un sur l’autre,
Contre l’autre,
Ne craignant plus de nous éveiller au seuil de notre vie.

Nous sommes gagnants petit moineau,
Et aujourd’hui je voulais te dire avec un peu plus de mots,
Que cela fait longtemps déjà,
Que de pierre je devins beau et que tu naquis oiseau. »

Dans un dernier éclair, au fond du grenier, l’écran millénaire s’éteignit.
Il ne resta q’un petit point rouge persistant un court instant et le noir fut nuit.

FIN

Jean-sylvestre THEPENIER



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