Lettres à sa mère

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La vie est souvent une succession de signes qui se manifestent, discrets, à nos cinq sens. C’est une musique qui a bercé un doux moment du passé, une rencontre opportune, au gré d’une balade, un paysage qui frappe votre âme, un parfum qui éveille soudain nos sens. Ces signes de l’existence sont des drapeaux qui flottent dans votre désert, l’indication d’un chemin, pauvres oripeaux. Bien trop souvent, on les ignore. On ne redresse pas la tête, retord, le regard embrumé par des futilités, des remords. Mais, ils sont toujours présents à celles et ceux qui daignent les observer. Parfois personnels, Ils peuvent aussi, être des messagers pour une nation toute entière. Le danger réside dans leurs interprétations. Mais point de peur, c’est le cœur, le meilleur traducteur.
Il en est ainsi que cette envie soudaine de me retrouver seul dans la chambre de ma grand-mère. Mon aïeule vient alors de nous quitter. Je cherche encore sa présence dans cette pièce qui respire encore son odeur. Je regarde, exposés sur la commode, des cadres surannés, des clichés noirs et blancs, jaunis par le temps, autant d’illustres inconnus. Cent fois auparavant, j’ai observé ces figures, ces habits d’une autre époque. J’ai posé mille questions à ma grand-mère sur ces femmes et hommes, disparus.
J’ai appris des contes d’autrefois, des histoires enjolivées d’un passé ténu. Dans cette vitrine du passé, je retrouve le petit cadre ovale de bronze serti. Mon oncle et mon père posent petits, sages et sérieux, devant le photographe. Je regarde attendri, mon père en culotte courte âgé d’à peine cinq printemps, les genoux écorchés, une petite chemisette blanche avec une petite cravate joliment nouée, une singulière cape noire posée sur ses frêles épaules.
Je l’ai connu le temps d’un souffle de huit automnes avant que la mort ne l’emporte. Ses conseils autant que ses reproches me font toujours défaut. Tout me manque de lui. Je ne le connais pas. On me  décrit comme un homme, tout en simplicité, intelligent, curieux, colérique aussi. On me dépeint son regard gris clair perçant, ses épaules larges et sa voix de stentor. On le dit érudit, un véritable autodidacte qui entretient sa solide culture par la lecture. Malgré ces descriptions, me voici adulte, et je me sens handicapé d’un membre.
Je tire des tiroirs de la commode machinalement. Je découvre la brosse de ma grand-mère et quelques cheveux blancs encore accrochés. Je touche ses barrettes, en imitation ivoire, son peigne, son miroir pour m’imprégner une dernière fois de sa personne.
Je glisse ma main au fond du tiroir et mes doigts heurtent une petite boîte. Je retire l’objet non sans difficultés. Il est en bois d’acajou. Un joli petit fermoir en bronze retient de son fin crochet, le couvercle bombé.
 J’ouvre ce trésor avec l’appétit curieux d’un enfant. Un paquet de lettres fagotées avec une petite ficelle apparaît devant mes yeux ébahis. Je m’assieds sur le bord du lit, écrasant l’édredon gonflé de plumes. Une sensation de bien-être et de douceur entoure tout mon corps et m’invite à me coucher. Délicatement je délace ce trésor caché. Les lettres sont soigneusement triées par ordre chronologique. Chaque lettre est accompagnée systématiquement de son enveloppe. Des timbres magnifiques barrés par un cachet d’une poste disparue attireraient les regards concupiscents de quelques aficionados ou philatélistes avisés.
La plupart des lettres sont rédigées sur de simples feuilles de cahier à grands carreaux. Je hume immédiatement le doux parfum de l’encre violette. Je reconnais l’odeur enivrante des encriers de mon école primaire. Bien que le stylo à bille dominait alors en roi absolu, détrônant même la plume, mon irréductible instituteur continuait à remplir les encriers avec son petit arrosoir. Je me souviens le bonheur délicieux de voir couler le liquide qui parfumait la classe de son parfum suave. Les premières lettres ont bien une quarantaine d’années. Le papier est presque translucide. Les feuilles sont fragiles comme un parchemin de l’antiquité.
Je déplie la première avec respect, presque dévotion. A la première lecture, une vague d’émotion enserre ma gorge. Mes mains deviennent un peu moites. Je tremble imperceptiblement et la feuille semble vibrer dans l’air.
Il s’agit d’une lettre écrite par mon père à l’âge de son certificat d’étude. L’écriture est appliquée mais surtout belle. Légèrement couchée, elle imprime sa forme certaine. La lecture est aisée sans effort. L’enfant s’exprime dans un langage d’écolier appliqué. Les mots résonnent justes, la ponctuation marque bien le temps des respirations. Déjà, on sent une facilité d’expression dans la main du jeune écolier.
Si la forme est correcte, le fond en est que plus touchant. L’enfant écrit à son instituteur pour lui signifier son impossibilité de poursuivre ses études. Gamin de ferme, il doit aider sa mère, veuve, qui a tant de mal à subvenir à leurs besoins. Je reçois ce texte comme une gifle magistrale. Je suis gâté par la vie et pourtant n’a de cesse de geindre. J’ai honte de ma petite personne, moi qui a eu tout ce qu’un homme affectionne, l’amour des siens, des plaisirs quotidiens dans une existence paisible. Des larmes embrument mes yeux. J’ai tant à dire à ce père disparu. Cette lettre est comme un message d’amour d’un au-delà.
Alors, avide de vérité, je plonge dans la lecture de cette correspondance secrète entre mon père à sa mère. Je suis étonné par les marques de respects filiales qui transpirent à chaque introduction de ces propos. Je le suis face à son destin. Pour fuir le travail de la terre, ouvrir d’autres horizons, peut-être fuir un chagrin d’amour, il s’engage dans l’armée, faute de solutions. Comme ceux de sa génération, il va d’un conflit à l’autre, au rythme meurtrier de l’Histoire. Dans ses écrits, il occulte ses difficultés, ses peines. Dans ses mots, on ne trouve pas de leçons, de jugements rapides encore moins de lâchetés. Il parle souvent de la famille qui lui manque.
 Par hasard, égaré parmi les enveloppes, je découvre, incongrus, des vers de Chateaubriand sur le menu de mariage que mon père avait retranscrit, follement épris de son épouse. L’unique témoignage de leur amour qui jaillit du passé. Je ris ou je pleure, je ne sais pas. Je laisse parler mes émotions.Quelque chose de mystérieux m’envahit, un doux frisson protecteur, un baume enchanteur qui remplit tout l’espace de mon cœur. Je suis un enfant, fruit d’un amour, que Chateaubriand clame poétique à ma douce maman, chanson d’outre tombe.
Au fur et à mesure des mots, des phrases, j’espionne la vie de mon paternel, tel un voyeur impénitent. Tout est simplicité. Pourtant je décèle dans son langage une liberté d’esprit fondée sur sa culture sagement bâtie. Je me questionne sur la manière dont il a acquis tout ce savoir si loin de l’école. La réponse me paraît vite évidente, Il s’est construit seul, avec les livres. Les timbres et cachets attestent d’un temps révolu. On découvre le canal de Suez, le Sahara, les rives du Mékong. Son existence est un véritable roman.
Les heures passent, l’édredon chauffe mon dos. Déjà je termine la dernière nouvelle. Ce parcours s’arrête lors de l’entrée en scène de ma chère mère.  Je range soigneusement le trésor dans sa boîte d’acajou. Je le glisse à nouveau au fond du tiroir. Nul besoin de le conserver, j’ai tout retenu d’une seule lecture. Je laisse au miens le plaisir de la découverte. Je regarde de nouveau ce petit garçon en culotte courte qui tient son frère aîné par la main. Je ressemble tant à ce visage. Les yeux pensifs, l’esprit en éveil, je songe alors à ce petit gars, en manque de tendresse paternelle.
Il n’a pas eu ma chance de lire le passé de son père disparu trop jeune. Étrange destin, subtil bégaiement de l ‘histoire qui plongent deux générations dans un même désarroi. Il a dû ressentir les mêmes souffrances que moi. Pourtant sa vie a été un livre ouvert sur le monde avec ses terribles vérités, ses peurs, mais surtout ses espoirs, ses bonheurs, ses amours dont je suis humblement un des fruits . Je ferme les yeux, des larmes coulent sur mes joues. Je pleure de peines et de fiertés mêlées pour ces deux êtres qui m’ont aussi construit, cette grand-mère extraordinaire et ce père épistolaire. 
Maintenant, J’imagine Léontine adossée dans son vieux fauteuil d’osier, dévorer les lettres de son fils parti si loin. Je la vois parcourir cette écriture penchée avec les mêmes yeux gris perçants. J’observe le balancement de sa tête comme un signe de négation, manie de Parkinson. A la fin de la lecture, elle se lève après un long soupir. Elle se dirige vers la commode, ouvre la boîte d’acajou et dépose religieusement la lettre et son enveloppe. D’une main douce, elle caresse une dernière fois le paquet et referme délicatement son trésor. Enfant, j’ai si souvent posé ma tête sur ces genoux quant elle parcourait des revues ou des livres. Elle distillait parfois quelques souvenirs plongeant dans mon regard puéril. Cependant elle n’a jamais évoqué l’existence de ce témoignage paternel, cette correspondance magnifique. Elle désirait sans doute conserver pour elle, encore quelques temps le doux secret de ce fils parti dans un voyage sans retour. Je la soupçonne même d’être la metteur en scène de ma découverte. Elle savait ma curiosité, elle devinait mon désarroi même quant je le soupçonnais à peine. 
Longtemps cette correspondance a nourri mes pensées, alimenté mes questionnements, une longue quête de soi. L’écrit est un baume contre la souffrance, l’expression de notre liberté. Il porte nos messages au delà du temps, des gens et de notre propre disparition. Il construit l’histoire, ensemence nos racines et bâtit notre culture. Mieux qu’une vidéo, l’écrit n’impose pas des images et des sons, c’est notre esprit le metteur en scène de nos films de notre savoir, c’est cela la vrai force de l’écriture.


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