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Sa masse gigantesque dominait le quai,
Monstrueuse effervescence à Southampton !…
Mais point de bousculade pour qui embarquait…
De l’ordre social requis, nul ne s’en étonne !…

Ceux en partance pour le Nouveau Monde,
Celles en croisière de charme vers l’Amérique,
En classe troisième, ou mieux, en seconde…
Aux premières classes, les vues panoramiques !…

Pour tous, l’exaltation du grand voyage :
Éclats de rire, joyeuses toquades, salut des bras…
Qu’importe le contenu de son bagage,
Monter à bord, c’est déjà l’Alhambra !

Sociétés des hauts et des bas étages,
Chacun, selon son rang, a son pont …
Les « grands » occupent le faîtage,
Et les « petits » restent au fond !…

Qu’importe, les étalages de fortune,
De ceux qui ignorent toutes ces petites gens,
La débauche d’argent qui brille comme lune,
Ne ternit point l’espoir des plus indigents…

Ceux-là ont tout misé sur les jours à venir,
A ce tournant de leur vie misérable,
Plaçant leur foi dans cet immense navire,
Voient déjà les pépites à extraire du sable !…

Ils étaient, paysans, artisans, commerçants,
Tous ruinés par l’âpreté des conjonctures,
Alors, soumis aux caprices des tout-puissants,
Bien mieux endureraient, les affres de l’aventure !…

Adieu Verte contrée, adieu rivages escarpées !…
Adieu viles chaumières, basses et sombres !…
Là-bas deviendront, eux, si hardis mais peu capés,
Des hommes et des femmes enfin sortis de l’ombre !

L’intelligence humaine ne connaît de limite,
Dans ses entreprises, l’ineffable arrogance,
Pousse hors du temps, l’incongruité des mythes
L’homme moderne ne croit qu’aux seules sciences !…

En moins d’un siècle a prospéré l’industrie,
Les usines soumettent des flots de métal blanc,
Aux matrices rougeoyantes du feu des fonderies
Qui façonnent à merveille un acier rutilant…

Plus rien ne les arrête, les défis se succèdent :
Plus haut, plus fort, plus vite, toujours plus étonnant !
Pour l’exploit, ne faut qu’aucun matériau cède,
Quand bien même il affronterait les pires ouragans !

Et se livrent, ces hommes, une guerre commerciale :
Cunard Compagnie contre White Star Line ;
Steamers de luxe s’affrontent sur un ruban crucial,
Pour qu’à l’heure convenue, l’une d’elle s’incline…

De ces envies de suprématie, est né le Titanic,
Un paquebot colossal, un vaisseau majestueux,
Summum des liners transatlantiques,
Réputé insubmersible, pour briser les flots bleus !…

Mercredi 10 Avril, il s’éloigne du port,
Dans ses entrailles, on rode les machines,
C’est la première traversée du stentor,
Géant des mers à la robuste échine !…

A son bord, plus de deux milles cinq cent âmes,
S’en sont remises à son auguste panache,
Nul n’imagine l’épouvantable drame,
Quant pleuvront d’ineptes coups de cravache…

Car il faut que galope l’imposante monture,
Pour rapprocher les terres que séparent les eaux,
Perdre le ruban bleu serait une imposture,
Pour ceux qui ont misé sur ce fringuant vaisseau !…

Au soir du quatrième jour de traversée,
A plus de vingt-deux nœuds, file ce bâtiment,
Toute vapeur, soudain, convient de renverser,
Quand hurlent les vigies, transies sur le gréement…

Trop tard pour éviter la montagne de glace
Surgie brusquement, à moins d’un mile nautique !
Tremble, à cette rencontre, l’immense carcasse,
De l’aussi impétueux qu’indomptable Titanic !

L’indigne frottement, trace ses déchirures,
Dans les flancs à tribord, au-delà de la proue,
Ce ne sont pas de bénignes éraflures,
Mais, dans la peau du monstre, d’inconcevables trous…

Et puis, c’est le silence, le temps, comme suspendu,
Aux quatre « naseaux » de la bête écumante,
Indique, qu’inexorablement, la partie est perdue,
Alors que dans ses cales, le niveau d’eau augmente…

L’instant où tout se fige, vient rompre les sommeils,
Immobilité et silence ont déclenché l’alerte,
Les stewards aux portes, frappent le réveil,
Chaque officier en poste, ne reste plus inerte…

Commencent toutes ces courses infernales,
De l’équipage, organisant les secours,
Des passagers se ruant dans les dédales,
Des coursives vers les ponts, où ils accourent…

Tous ont revêtu leur blanc gilet de sauvetage,
Crispés sur les bossoirs, les officiers s’affairent,
Pour mettre, par dessus bord, les canots à la nage
Où femmes et enfants ont places prioritaires…

Indescriptible chaos où s’enfle la panique,
Chacun, alors obnubilé, par sa frêle existence,
Les marins, aux services, se montrent énergiques,
Pour contenir et canaliser cette cohue en transes !…

Monte dans la nuit froide, l’immense clameur,
D’une foule en proie au plus profond désespoir…
Aux cris de femmes et des enfants qui pleurent
Font échos les prières au Dieu, en qui, il faut croire…

Serait-il bon, Celui-là, quand périssent les humbles ?
Serait-il juste, en privant les enfants de leur père ?
Hommes très fortunés, et hommes de vie simple,
Sont, pour toujours unis, dans l’étreinte de la mer !

Sous les regards horrifiés, dans les chaloupes,
Le paquebot se cabrant, en deux, s’est cassé…
Dans un ultime salut, il dresse sa poupe,
Avant de disparaître dans l’océan glacé …

Patrice Lucquiaud – Mirebeau – Le 14 Avril 2012 –



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