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En groupe, en ligue, en procession …

Y-a-t-il une poésie populaire ?

          La poésie, comme mode d’expression reste populaire. On est souvent surpris par le nombre de gens qui écrivent ou ont écrit des poèmes. C’est un jardin secret que certains refusent de divulguer alors que d’autres, au contraire, privilégient ce mode d’expression. Diffusé avant tout dans la sphère privée, il est souvent nié par les maîtres du genre, qui lui refusent jusqu’à cette appellation, Cependant Aragon dit que  »  L’orsqu’un poème est écrit en vers et qu’il est plat, sans retentissement poétique, on ne dit pas de lui que ce n’est pas un poème, mais que c’est un mauvais poème. » Ces poèmes innombrables, souvent confidentiels, montrent combien sont nombreux ceux qui sont attachés à la poésie. Mais en dehors de cette sphère privée, peut-on parler de poésie populaire ? 

Quelle poésie populaire ?

          Hors de la sphère privée, c’est une poésie connue par le plus grand nombre, ou tout au moins qui circule dans un groupe de gens se reconnaissant dans ce qu’elle exprime (les chansons de marin par exemple), à cause de leur métier, leur région, leur condition commune, de sa fonction utilitaire … Elle se reconnait en partie par sa fonction sociale, une sorte de carte d’identité orale, une affirmation de soi. 

          Nombre de fois, la chanson sert de passage, ce qui fait dire dans « Lire » par Estelle Lenartowicz :  » chanter serait s’exprimer vraiment, sans le filtre des codes et des conventions sociales « . 

           Si pour cette poésie je peux souscrire à la volonté de briser les conventions sociales, – on peut s’interroger pour savoir si elle n’en crée pas d’autres-, par contre les codes du poème classique, souvent présents, ne sont pas vraiment un obstacle si ce poème a été appris dans l’enfance  » O combien de marins, combien de capitaines » ou encore «  Heureux qui, comme Ulysse … » et restent dans les mémoires. Victor Hugo, Joaquim du Bellay … sont toujours bien présents à coté d’un Prévert dont un exemple récent me rappelle l’importance. Une fillette qui venait juste  d’apprendre « Le cancre », deux jours plus tard, dans une émission de jeux télévisuels, elle était heureuse de retrouver quelques vers du poème, et de connaître la réponse, et de ressentir une sorte de sentiment d’appartenance.

          Il faut aussi souligner l’importance du rôle de passeur des écrivains chanteurs; et pour n’en citer que quelques uns  Boris Vian, Yves Simon, Bob Dylan, Léonard Cohen, pour leurs propre œuvres, mais également ceux qui donnent musique et vie aux poèmes des autres comme Brassens, Ferré, Benin et plus récemment Obispo.    

La poésie populaire porteuse des luttes sociales.

          Qui ignore aujourd’hui « Le temps des cerises » ? Combien de textes, de poètes chanteurs font encore référence à « La commune ». En recherchant « C’est la canaille, et bien j’en suis » (Alexis bouvier), pour tenter de définir les couches sociales défavorisées, j’ai découvert un groupe de rap qui a pris pour nom  » La canaille » et dont je lirai un texte. Nombre de poèmes classifiés Rap ou Slam, perpétuent cette tradition.

          La poésie militante, surtout lorsqu’elle rencontre son interprète (Le couple Aragon –  Ferrat par exemple) devient porteuse de revendications, et d’espoirs tout en étant signe de reconnaissance, comme « en groupe en ligue en procession … je suis de ceux qui manifestent « . Cette poésie, parfois sans lendemain, juste slogan d’un jour, ou trop enfermée dans une cause restreinte, a malgré tout traversé les siècles. Parfois elle se contente de décrire une misère, une situation, mais elle a trouvé ses titres de noblesse dans « La Marseillaise » ou  » L’internationale « . C’est aussi une poésie revendiquée : « Je ne chante pas pour passer le temps. » Ou encore lorsque Étienne Roda-Gil fait chanter « Utile » à Julien Clerc « A quoi sert une chanson – Si elle est désarmée ? », – Me disaient des chiliens, – Bras ouverts, poings serrés. »

Une poésie de « Quai de gare » et de « Midinettes ».

          La poésie tout terrain, la poésie du dimanche, rêve de culture. Elle décrit la déroute des sentiments, les folies de l’amour, l’indignation spontanée dans un style qui, pour ses auteurs, lorsqu’ils étaient enfants, était le sommet accessible de la littérature. Il faut de la rime et du pied, même bancal. Elle est l’expression d’un désir de poésie, mais aussi besoin de communiquer, d’être reconnu, c’est sous ces textes, dans les sites ou blogs de poésie, que l’on trouve le plus la mention « texte protégé par le droit d’auteur ».

          Chacun espère la gloire, échapper à son milieu, faire fortune au cas où un chanteur s’emparerait de son texte. Si elle est moins couteuse que le loto, elle demeure un espoir comme un cri d’amour blessé, de mal être profond.

          C’est aussi une poésie de circonstance pour une fête, un anniversaire … parce qu’elle demeure, dans les milieux populaires, la forme la plus belle de l’expression, celle que l’on veut offrir à un proche comme souvenir inoubliable. Lorsque nous étions en maternelle, la maitresse ne nous faisait-elle pas apprendre, pour la fête des mères, quelques vers à déclamer. Ces moments privilégiés de tendresse, gravés dans nos mémoires, ressurgissent pour célébrer nos proches dans la forme que nous avions apprise.

La poésie, comme le conte ou la légende.

          Michel Butor cite Victor Hugo qui classait la bible parmi les grands poèmes. Ainsi nous sont parvenus, les légendes, les grands mythes de l’humanité et des religions. Ce mode de transmission, avant même l’apprentissage de l’écriture ou sa généralisation, était déjà celui de « La chanson de Roland ». Pour marquer les esprits, le rythme, la musicalité, la rime, permettaient à chacun de retenir facilement, ce que l’illettrisme interdisait au plus grand nombre. Par le refrain, l’envoie, la morale, la poésie rejoint le conte. 

          N’y a-t-il pas, encore aujourd’hui, chez les grands orateurs politiques, ces ingrédients de lyrisme, cette abondance d’images fortes, ces accents de romantismes, confortés par le geste et la diction, une volonté de marquer les esprits au delà du seul discours? Mais là je m’avance un peu trop.

La poésie est un art souterrain

          La poésie est un art souterrain, une sorte de passager clandestin de nos vies, même s’il s’en défend, nul n’y échappe, et le poète jouit ainsi d’une reconnaissance, qui, si elle ne va pas jusqu’à le lire, marque une sorte de respect ou d’indulgence amusée   » Oh ! Lui ! Excusez-le, c’est un poète. »  Entre lamentations et imprécations, entre gouaille et colère, le poème nous hante et habite notre ombre.

          Passeurs de mots ou de picrate ou

          Sommelier des grands crus littéraires

         Poètes squattant les pissotières ou

          Vaniteux corbeaux verts soyez-en sûr

          Toujours sous l’arbre il y aura ou

          Un renard ou un gueux un amateur de vers

          Qui d’un mot ou deux fera tout un fromage ou

          Prendra son pied pour en faire un hommage 

          Même sans l’avouer, la poésie reste un art populaire, un chemin initiatique. Peu importe si la rime s’avale de travers. Elle est un moyen d’expression qui nous attire vers le haut, quelque chose d’essentiel et de secret.

             Une thèse a été écrite sur le sujet dans le cadre de l’école nationale supérieure des bibliothécaires. (voir PDF) C’est une sorte d’approche théorique; – pour servir d’aide à la classification ? Dans son introduction elle avance une définition :

           » La poésie populaire se définit comme étant une forme versifiée de littérature orale. Ce terme générique recouvre toute production poétique orale élaborée dans un contexte traditionnel et s’applique aussi bien à la poésie épique qu’aux incantations magiques à visée thérapeutique. »

Y-a-t-il une poésie populaire ?

          La question reste posée, parce que le plus souvent, en essayant de répondre à cette question, on répond plus à la question qu’est-ce que la poésie ? Et dans les articles que j’ai lu sur le sujet, très peu en l’occurrence abordent ce thème, les auteurs bottent en touche. Une nouvelle question m’est venue à l’esprit : Y-a-t-il une poésie de classe  qui distinguerait « nos grands poètes » de tous les autres, les auteurs de chansonnettes, les poètes du dimanche, les chroniqueurs de la vie quotidienne, les amoureux des bancs publics.

Pour conclure, un poème un peu provocateur

Manifeste Pour une poésie populaire

Pour une poésie débraillée

Qui pète et qui rote

Une poésie populaire

Qui boit le pastis et joue au loto

Une poésie d’instincts

De phrases toutes faites

Qui crache par terre

Son trop plein de tabac

Pour une poésie de forces

De muscles et de colère

Qui déboule à l’improviste

Et reflue dans le premier bistrot

Pour une poésie de foot

De jambon beurre et de macdos

De frites et de steaks hachés

Qui dégoulinent de sauce

Et de bourrelets sur le ventre

Pour une poésie qui parle de toi

Homme des cavernes modernes

Ton chant tribal métal hurlant

Tes mains qui cherchent du travail

Tes gosses plus gavroches que jamais

Ton sang et ses menstrues d’ivresse

Quand le désespoir te ronge les tripes

Tes faims de mois

Ta vie dans le fossé

Pour une poésie dont on dirait

C’est de la merde

Parce que la merde

Même si tu nages dedans

Ce n’est pas la tienne

Mais la leur.



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