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Le personnage ne passe pas inaperçu. On le reconnaît de loin à sa mitre rouge trop élevée, à sa barbe blanche bien fournie, à sa large cape empourprée, à sa canne de pèlerin plus grande que lui de trois pieds. Cet accoutrement peu ordinaire le fait passer pour un prélat. C’est pourquoi l’ermite dandy et grand voyageur Nikolaus de Patara est souvent pris pour l’évêque Nicolas de Pinara.
Bien qu’on lui trouve parfois un air malicieux, on le croit modeste et pieux. En effet, lui-même prétend qu’il ne sait rien faire de bon par ses propres moyens, alors qu’il peut accomplir des prodiges mirobolants en se faisant l’humble interprète d’un être invisible bien plus puissant que lui et que n’importe qui !
On ne parle que de Nikolaus dans toute la Lycie, surtout à Patara, où il passa son enfance studieuse, et à Myra, son lieu de résidence préféré, où il s’est tôt fait remarquer plus que n’importe où. Mais on ne sait trop quels éloges on peut lui décerner avec certitude, car ses admirateurs ont trop mélangé ses exploits avec ceux de l’évêque homonyme. Dans leur esprit, ces deux grandes vedettes de la région n’en font qu’une ! Un être humain à deux têtes.
C’est surtout parce qu’il combat, parfois radicalement, de vieilles traditions locales qu’on le prend pour un saint très important de la religion nouvelle. En fait il ne se soucie guère de prosélytisme et il semble, en certaines occasions, un peu trop « bon vivant » !
La première fois qu’il a défrayé la chronique, c’est quand il éloigna trois jeunes sœurs très pauvres de la prostitution par un procédé fort simple : à chacune en particulier, il a apporté en cachette une bourse remplie d’or dans sa chambre. Cà peut sembler encore assez banal.
Mais ensuite il s’est hissé au niveau du meilleur Héraklès par son intervention tout à fait fantastique au large du cap Chélidonia ! C’est en le transportant sur son dos à travers les éléments déchaînés jusqu’au port de Myra, qu’il a sauvé un bateau de pêche de la tempête ! Les trois braves et beaux marins qui se trouvaient à bord, lui doivent d’avoir conservé leur survie et leur emploi, car leur embarcation n’a rien de cassé non plus ! Quel spectacle admirable ce fut, de le voir jouer à saute-mouton avec les vagues immenses qui défilaient sans cesse autour et en dessous de lui et de son lourd fardeau ! Certaines d’entre elles l’ont soulevé, avec sa charge qu’il a tenue bien fermement, jusqu’à une hauteur de plus d’un stade ! Comme sauveur inopiné, on peut seulement le comparer avec un cétacé odontocète parfaitement unique dans son espèce ! En effet, quand, sur un vaisseau de transport, d’infâmes matelots ont dépossédé de ses bagages Arion de Lesbos le citharède et l’ont jeté à la mer sans le moindre ménagement, c’est un dauphin providentiel qui a subitement chargé sur son dos ce brillant artiste et qui l’a conduit ainsi, sain et sauf, jusqu’au rivage le plus proche !
Suite à ce nouveau bienfait de Nikolaus, beaucoup de gens du petit peuple, qui attendraient peut-être de lui la victoire de leur parti, l’ont considéré comme un magicien bienfaisant. Néanmoins il déclara publiquement : « Mais non, il ne s’agit pas d’un miracle ! C’est tout à fait normal que les choses se passent ainsi : ce n’est que l’accomplissement naturel des desseins de la Providence ! »
Irrités par cette agitation populaire autour d’un simple aventurier, des notables ont fait remarquer que c’est peut-être louable que Niko ait pu venir en aide efficacement à trois personnes en détresse : mais çà n’a pas empêché que 300 autres, parmi lesquelles des citoyens très riches, aient péri lamentablement dans la tourmente ! Eux-mêmes se disent très satisfaits de l’actuel système oligarchique, et ils ne voudraient pour rien au monde le retour à l’odieuse démocratie que leur avaient imposée Nikodème, comme par hasard l’oncle de Nikolaus, et sa clique bruyante et dévergondée !
En réalité Nikolaus ne veut pas s’occuper de la politique, il se contente de servir son Dieu quand celui-ci lui en offre l’occasion. Pour lui seule la foi peut sauver les miséreux et mettre fin aux injustices sociales, car la vie sur terre est fondamentalement mauvaise et on ne trouve rien de bon en ce bas monde. Le seul salut est de croire en la religion nouvelle et en une destinée meilleure après la mort ! Son unique passion véritable consiste à secourir de braves gens qui courent de graves dangers : c’est ainsi qu’il montre qu’un autre monde peut exister, que la fraternité universelle est possible !
Quand trois gentils navigateurs dont la nef venait de sombrer, ont été condamnés ignominieusement pour le vol de la cargaison selon une fausse logique bien admise, Nikolaus parvint à s’introduire dans leur cellule et à les libérer en leur ouvrant toutes les portes de la prison pendant que les gardiens dormaient d’un profond sommeil. Une fois délivrés, ils durent néanmoins gagner le maquis et se tenir éloignés de la ville ; car ce pénible naufrage dont ils ont été les victimes, les ont transformés en hors-la-loi aux yeux de la Justice.
Lassé d’être considéré à tort comme le plus grand agitateur démagogique de Myra et de toute la Lycie, Nikolaus résolut finalement de partir à pieds bien loin de l’Anatolie, suivi seulement d’un âne pour porter sa besace. Il a notamment parcouru en tous sens la Belgique romaine, déjà nommée Francie par endroits. Partout où il passait, il guérissait ceux qui souffraient trop de la guigne. Dans les tavernes de Nantiacum, on s’est mis à chanter des hymnes en son honneur : on l’y présente comme un évêque et comme le vrai patron de la Cité des Leuques, aussi comme le protecteur des jeunes universitaires. On a fini par le considérer comme un Celte gallo-grec, ce qui a été facilité par une confusion de Myra avec Mirabel.
Après ce séjour plutôt sympathique en Europe, les historiens et les chansonniers perdent sa trace : c’est comme s’il avait disparu ! On sait néanmoins qu’il est allé chahuter le Concile de Nicée, mais on ignore tout de sa position dans les débats. Ce silence sur ses propres choix en matière religieuse constitue une anomalie, puisqu’il est devenu plus tard si célèbre et si « reconnu » ! A-t-on voulu dissimuler son hérésie pour pouvoir un peu le récupérer ? Il fut habile à rendre leur bonne fortune aux malchanceux, mais il fut aussi adroit pour se soustraire au martyre, le lot de tous les saints qui se respectent ! Dans l’esprit des pauvres gens, il apparaît plus comme un redresseur de torts et un justicier que comme un vrai dévot !
On le croyait bien mort, sur Terre en tout cas (et non pas dans les Cieux), mais il a été ressuscité récemment en Lorraine par Yvette Guilbert !



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