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Nous portons en nos seins toute la misère du monde.
Il nous faut vivre avec, chaque jour danser un peu plus des pas de cette immonde ronde
dont nous sommes les témoins.
Nous portons par tous les chemins l’inhumanité qui nous incombe,
l’aigreur, la rage et la jalousie qui nous mènent à la tombe.
Nous sommes les loups que nous chassons, le monstre énorme et fou que nous combattons,
chaque jour au plus profond,
chaque soir au bord du gouffre jusqu’au matin sans plus un souffle.
Égoïste bonheur qui ne nous laisse que les peines et les souffrances en héritage.
Nous portons en nos mots la misère toute entière, le partage,
l’éphémère et la guerre.
Pourtant nous portons l’ailleurs, le goût de l’émerveillement mais la peur,
la peur de perdre, plus qu’avant.
Pourtant nous portons l’insoumission, nous sommes la somme des enragés que l’on assomme,
nous sommes leurs bêtes de somme.
Nous sommes leurs monstres,
nos propres gardiens, nos propres bourreaux, sombres idiots endormis,
nous portons les fruits de leur gloire et je suis si las qu’ils puissent s’y asseoir.

Il y a quelques années encore j’écrirai un message d’espoir,
je n’y crois plus tant le noir qui nous noie s’épaissit chaque soir et nous broie.
Il n’y aura plus d’or, il n’y a que le charbon : la grisaille nous est promise à tous sans exception.
Nous sommes leurs pions alors se débattre, à quoi bon ?

Tout ce qu’on fait pour s’oublier.
Tout ce qu’on fait de nos vies à brûler notre essence, courir dans tous les sens,
poulets sans tête, sans jamais trouver ni comprendre le non-sens.
Tout ce qu’on fait pour se débattre du temps implacable qui passe, nos vies absurdes…
Tout ce qu’on fait ne nous absout de rien,
le passé sourd sous ton sein alors saoul pour saoul, autant nous défoncer les reins.
Tu vas, je viens. Où Tu portes tes pas, je caresse tes mains.
Et puis pour ne parler de rien faire semblant avec les faux amis,
l’alcool nous abrutit, le cercle se vernit, tu glisses en idiotie, docile.
Tout ce que tu fais vers l’oubli : faire, ne pas faire, laisser se prolonger la nuit,
tout ce qu’on ne devient pas dans la tourmente, il n’y a que les rêves qu’on chante.
Nous portons cette nuit, ce long sommeil des peuples soumis et hibernant,
et je rêve toujours du grand soir.
Nous sommes des animaux, pourquoi continuer de rêver d’égalité ?
il n’y a plus d’horizon collé sous le plafond.
Il n’y a que les cris sourds des bêtes qui ne s’entendent pas,
qui restent là impuissantes et se regardent mourir, s’entredévorent,
se déchirent les corps, la chair, le cœur.

Nous sommes fauves, cyniques, vicieux, calculateurs et froids.
Nous sommes fauves nourris d’effroi.
Nous sommes lions, tigres et panthères, loups, hyènes et guépards,
nous sommes d’innombrables rats dans le noir.
Nous sommes des bêtes enragés, la bave virale sur le parquet.
Nous rugissons, nous feulons, nous rions, et je vais jusqu’à aboyer.
Il n’y a plus que ça quand je me sens acculé, le dernier rempart au danger,
nous sommes des bêtes survoltées.
Une espèce animale dangereuse en voie d’expansion fatale.
Nous sommes des fauves, loin de tout idéal.

Alors la vie s’enfuit, tu cours, c’est la cavale.
Il faut survivre, se nourrir coûte que coûte, ne pas être mangé.
Il faut protéger les siens, sa famille, sa meute.
Survivre. Fuir à chaque instant du quotidien sa colère, ravaler chaque envie d’émeute,
rester docile, silencieux, pleutre, rester neutre et soumis.

Nous ne sommes pas des fauves, nous sommes leurs souris, leurs repas qui fourmillent.

de Matthieu Marsan-Bacheré



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