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Hier après-midi, au musée, en visite,
Mon œil fut arrêté par une sépulture.
Voici, nous disait-on, l’homo sapiens sapiens,
Notre ancêtre direct en la lignée humaine.

Tel qu’on l’avait couché dans la mort souveraine,
Respectueusement, jadis, au temps anciens,
Il était devant moi, comme objet de culture,
Excavé de sa tombe, exhibé au touriste.

Tu fus de mes aïeux, extrême nudité,
Toi qu’on a dépouillé de ton ultime offrande,
Ta dignité soustraite, ainsi, sous la vitrine,
Où le passant blasé viole tes ossements.

J’en ai reçu l’affront en mes linéaments,
Mon cœur soudainement serré dans ma poitrine ;
Le savoir en ce lieu, outil de contrebande
Travestissait le deuil dans la curiosité.

Ainsi donc peut-on vivre, aimer, peupler le ciel
Des représentations de nos mythes, mourir
Puis être enseveli par nos amours mortelles
Pour être mis au jour par une froide science ?

La distance du temps n’efface pas l’offense,
Nous ne sommes jamais que nos propres séquelles,
Un corps n’est-il qu’un lieu que l’âme vient nourrir,
Est-il un au-delà au tranchant du scalpel ?

Certes, comprendre est une tâche nécessaire,
Mais doit-on pour autant oublier la mémoire,
Faire d’un être humain une forme impavide
Et livrée au regard du badaud de rencontre ?

Un musée est parfois la baraque d’un monstre,
Ainsi dans son bocal une trace livide,
Humanité transie aux flonflons d’une foire,
Offerte à la pulsion de la foule grégaire.

Amer je déroulais ces mornes réflexions,
Troublé par ce vestige où l’homme a son histoire,
Au pompeux édifice où mon pas résonnait,
Dans le silence qui convient au reliquaire.

Nous façonnons en nous un temple solitaire,
Habitant de ce corps où l’on se méconnait,
Passager d’illusion, parfois, sur l’écritoire,
Couchant un verbe empreint de toutes nos questions.

Et nous marchons ainsi vers les travées du soir
Certains de l’agonie qui guette en l’horizon,
Habités du désir de comprendre cette ile,
Bâtissant l’équation de notre phlogistique.

Evadé impatient du seuil néolithique,
Furieux du progrès en sa course infertile,
Nous forgeons du passé, qui est notre prison,
L’incertaine conquête aux trames du savoir.

Nous serons de demain un obscur moyen-âge.
Qui fouillera nos tombes, avidement peut-être,
Pour extraire à propos de notre imperfection
Quelque nouveau discours aux pages d’une thèse ?

Je ne fus à moi-même ainsi, qu’une hypothèse,
Un doute obscur étrange et toujours en faction,
Allégorie d’un songe offert à ma fenêtre
Et qui s’est dispersé dans mon propre naufrage.

Mes ossements demain amuseront un gueux,
Ou d’un Hamlet nouveau et gravement pensif
Nourriront s’il se peut la tirade subtile.
Qu’en sais-je ? La mort seule inventorie le fond.

Je n’ai pour tout crédit que ce qui me confond
Et la souple pensée de mon âme ductile,
Offerte au vers antique et vaguement plaintif
Où ma lèvre murmure en un calme rugueux.

Lionel Droitecour – Où ma lèvre murmure
août 2013



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