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C’est le grand moment attendu, le baptême de l’eau, ou moi Élie Saint-Amour grand-père de ce péteux de broue, pas beaucoup plus haut que trois ancres, baptisons cette chaloupe : Rêverie bleue. Comme témoin, l’immensité divine, sous le regard de sa dame la pleine lune et de son chapelet d’étoiles. Pour l’occasion, la brise du vent nous entortille de caresse toute ronde en douceur. Toi Rêverie bleue, tu prendras le large, tu étancheras ta soif de l’eau sur cette rivière Outaouais, te laisseras bercer par elle qui est maintenant ta mère adoptive jusqu’à ce que tu reposes en son lit. Au nom du père, du fils et du Saint-Esprit, Amen. Alors, prêt moussaillon?
Sur ces mots, il poussa de toutes ses forces et enjamba l’embarcation, prit place comme un géant à grand coup de rame, commençait pour moi l’aventure. En un rien de temps, nous passions devant le magasin Excel, où de jour je faisais mes provisions de pipes en réglisse et feuilles vertes. Puis nous tournions à bâbord direction, embouchure du lac Leamy où nous jetions l’ancre. Premier arrêt, pèche à la barbote. Grand-père allume le fanal qu’il dépose sur le banc libre au centre, me passe la boite de vers de terre que j’accroche avec peine à cause de leurs frétillements. Grand-père qui a pris le temps de charger sa pipe tout croche, me regarde tout en sourire. Aujourd’hui, je crois qu’il est aussi fier que moi que nous soyons seuls tous les deux. Maintenant, l’attente où je fixe immobile ma flotte rouge et blanche, elle m’hypnotise, mes paupières sont lourdes, la rivière me berce tout doucement, le vent dans les arbres en sourdine souffle une berceuse.
— Michel!
En sursaut, ma flotte est disparue, je tire sur la ligne avec la vitesse de l’éclair, ma première barbote, grand-père aussi, il m’aide à la décrocher. Le bal est commencé, on les attrape une après l’autre en riant tous les deux comme si on était deux enfants qui déballent leurs cadeaux de Noël. Le temps de le dire et la chaudière est pleine, on ramasse nos lignes. J’ai sûrement les yeux grands comme des trente sous, mes souvenances font un arrêt sur image le temps de goûter l’instant. Comme au ralenti, grand-père lève l’ancre, remonte les rames, il sort de sa poche un petit sablier vide fait de ses mains qu’il me donne comme si c’était un petit chaton en porcelaine.regarde le ciel.
— Regarde le ciel, c’est la pleine lune, direction la plage du lac.
Après quelques coups de rames, la proue de la chaloupe glisse sur le sable de la plage et on s’arrête d’un coup sec, d’une enjambé grand-père est déjà sur le plancher des vaches, il me tend la main, puis on marche comme au ralenti sous le bruissement des feuilles.
— On est arrivé à destination.
Il s’agenouille pour être à ma hauteur, nos regards se croisent. Il a les yeux pleins de larmes sans rien se dire je comprends ce qu’il veut, lui tend le sablier. Il rempli sa main de sable, de son souffle enlève les petites brindilles, lève sa main poing fermé et laisse s’écouler un filet de sable très fin qui brille comme des diamants à la lueur de l’astre lunaire pour remplir le sablier. Un long moment de silence où il referme le sablier et le scelle avec un tube de colle, puis il me le donne. On remonte dans notre embarcation pour reprendre la voie du retour arrivé à l’embouchure de la rivière on se laisse aller à la dérive.
— Il est temps de laisser le sablier à la rivière qui le portera en son sein pour nourrir le rêve. Mais avant, fais un vœu qui a rapport au temps qui coule jusqu’à ce moment où crèveront ses eaux, alors le temps naitra à contrecourant pour le réaliser. En attendant laissons l’eau conduire Rêverie bleue jusqu’au quai, grand-père est fatigué un peu.
Je viens pour le lancer, mais il avait encore un œil qui faisait le guet.
— Attends, tu le donnes à la rivière sans le regarder comme une offrande, un merci pour toutes les sources lieu où se rencontre de toute vie et un merci spécial pour la douceur de notre nuit ensemble. Une page de ton album souvenir, garde-la précieusement.
On continua notre berceuse dans Rêverie bleue, je m’endormis d’un profond sommeil, pour me réveiller dans mon lit. Grand-mère m’emmitoufla sous la douillette les yeux pleins d’eau.
— Vous êtes arrivé juste à temps.
Je cherche grand-père des yeux.
— Élie a repris son voyage seul, dort maintenant …

Michel Jetté



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