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C’est sur le Ravel qu’elle emprunte souvent sur sa vieille bécane pour aller faire ses courses, qu’il l’a rencontrée par hasard. Désireux de l’impressionner, il s’est mis à lui raconter sa vie de champion …
« C’est en flânant dans les kermesses qu’il lui a pris l’envie d’essayer le métier de coureur cycliste. Il a été accepté sans trop de peine, puis même un peu reconnu : depuis lors, il passe l’année entière à parcourir toutes les routes du globe en restant assis sur sa selle. Il connaît par cœur tous les paysages du monde et il possède toutes les données utiles pour rédiger un guide des meilleurs hôtels de la planète. Il ne se soucie guère de sa vie familiale, d’ailleurs elle ne lui apporte pas grand’ chose. Il ne sait chanter que « les copains d’abord » !
Les exigences de la profession sont plutôt contraires à toute forme d’idéalisme, mais on s’en fait assez rapidement une raison. Depuis la mondialisation du cyclisme, c’est interdit d’être nationaliste : on court uniquement pour la marchandise ; on met de la publicité sur son ventre, sur son dos et sur son casque. On n’est que des machines à pédaler et on n’a jamais le temps de bien s’amuser. Mais si on souffre ainsi, c’est pour la gloire et pour la beauté du sport !
S’il était un peu poète, il ferait revivre sur le papier les nombreuses épopées vécues du Tour de France ; il chanterait les exploits prodigieux accomplis, dans le cadre enchanteur de cette Grande Boucle, par les plus grands héros que la Terre ait vus naître ! Mais il ne viendrait jamais à l’esprit d’un amoureux de la Muse de rédiger un long poème, pas même une minuscule odelette, sur les courses à vélo ! Elles n’ont droit qu’à des chansonnettes qui passent vite de mode !
Une fois, il s’est fait remarquer à son avantage en passant en tête avec une longueur d’avance au sommet d’un monticule, à plus de dix kilomètres du départ ! Mais ce n’est pas lui, c’est son chef de file qui a brandi victorieusement un pavé vers le ciel de Roubaix ! A cause de sa grande sociabilité, les échappées en solitaire ne sont pas pour lui : il préfère se laisser porter au sein du peloton, en bavardant joyeusement. Néanmoins il reçoit souvent l’ordre à l’oreillette d’aller donner un coup de main à ses co-équipiers.
Une autre fois, il a crevé un pneu sur la chaussure à clous d’un supporter enthousiaste qui s’était avancé un peu trop sur le bord de la chaussée. Il a dû mettre pied à terre pendant plusieurs minutes et un spectateur anti-flamand en a profité pour lui porter un coup de pompe au sommet du crâne. Suite à cette lâche agression, il a passé tout le reste du week-end ardennais à l’hôpital de la Citadelle. Néanmoins c’est son meilleur ami qui a remporté la doyenne en se présentant seul au vélodrome ultramoderne et très chic de Liège-Outremeuse ! Mais hélas ! le malheur ne saurait seul venir ! La même année, il a été contraint à l’abandon au Tour de Suisse suite à une copieuse indigestion au début de l’ascension des pentes arides du Mont Blanc. Le médecin du Tour a diagnostiqué que, pendant la journée de repos, il avait consommé trop de queues de poisson à la sauce tartare au relais des routiers.
En vue d’élever un peu le niveau de ses performances, on lui a proposé de le transformer en mutant en lui injectant plusieurs produits-miracles dans les veines. C’est en provoquant beaucoup de remue-ménage qu’il a alors changé d’équipe, car il est un vrai mordu du sport, il ne se dope qu’à l’enthousiasme, il a toujours un bon moral, il n’a pas besoin de probénicide ! Son speech à la radio a impressionné tout le monde ! En effet, il a déclaré solennellement que les produits dopants sont interdits dans la pratique d’un sport et qu’on doit les réserver uniquement à l’usage que peuvent en faire les gens ordinaires dans la vie de tous les jours, depuis le passage d’examens difficiles jusqu’aux violentes querelles de voisinage !
Sous le maillot de sa nouvelle formation, il a reçu comme instruction de jouer surtout un rôle de surveillant. Il doit constamment tenir à l’œil certains concurrents qui ont la réputation d’être des individus très dangereux, tant pour le gain de l’étape que pour le classement général. Ils parviennent parfois à s’évader en mettant à profit le moindre moment d’inattention. On doit alors lancer la chasse dans leur dos mais on ne parviendra à les reprendre qu’après une très longue cavale ! On s’épuise inutilement à leur courir après, et l’arrivée est encore loin quand on les a rejoints ! De plus certains de ces amoureux de la fugue ont volontiers recours à la ruse, parfois au mépris de tous les règlements ! Par exemple, ils choisissent de se sauver peu avant l’endroit où il est de coutume de baisser les barrières du passage à niveau juste avant l’arrivée du peloton, afin de permettre aux échappés d’augmenter considérablement leur avance.
Quant à lui, c’est le contraire qui lui est arrivé, puisque çà c’est passé à l’arrière et non à l’avant. C’est à l’époque où il a connu un très long passage à vide au Tour de Californie. Il a franchi plusieurs fois la ligne comme attardé isolé. Il a porté la lanterne rouge pendant plusieurs jours. Cà lui a valu quand même une certaine renommée et un maillot distinctif… Beaucoup de gens sympathiques se sont inquiétés de sa santé et l’ont encouragé à persévérer. Ses camarades l’ont aidé à se soigner, car il leur manquait devant pour porter les bidons. Le pire semblait encore à venir, puisque lors d’une étape très pluvieuse, il a pris encore plus de retard que les fois précédentes. La guigne a paru s’en mêler quand il s’est trompé malencontreusement de route à un grand carrefour. Contre toute attente, cette bévue lui a permis de gagner plus de vingt kilomètres sur tous ses concurrents ! Il a ainsi réussi à réintégrer la masse compacte du peloton et il y est resté bien accroché ! Par la suite, la forme lui est revenue et il s’est classé régulièrement dans les cent premiers, comme à son habitude.
Les spectateurs se montrent chaleureux mais ils manquent souvent de discipline. Heureusement la police veille en permanence sur le bord de la route pour coller une lourde amende aux supporters qui pratiquent la poussette. On se souviendra encore longtemps de l’image très médiatique du Flic de La Flache qui feuillette son Flock-book ! Mais c’est surtout la grande révolte des abeilles contre les pollutions humaines qui a mobilisé les gardiens de la paix. Elles ont profité du moment de la plus grande diffusion audiovisuelle du Tour de France de l’an 2033 pour frapper un grand coup et alerter ainsi efficacement l’opinion publique. C’est dans les premiers lacets du Mont Ventoux qu’elles ont tendu leur sombre guet-apens aux infortunés coureurs, déjà bien à la peine sans cela ! Les plus audacieuses d’entre elles ont entouré brusquement le chef prestigieux de l’épreuve, le brillant maillot jaune. Projetés avec une fougue impétueuse, les dards acérés ont traversé en plusieurs endroits le numéro de dossard, puis la tunique dorée : ils ont transpercé aussi l’épiderme et ont pénétré profondément dans la chair. Un épais voile brumeux envahit et obscurcit l’esprit de la star invincible, adulée comme un Dieu par tous les téléspectateurs de l’Hexagone et adorée comme un héros dans tous les continents par les fans de la bicyclette ! Le premier il s’effondre en invoquant dans sa plainte lugubre toutes les divinités du Sport ! Puis combien de braves au nom illustre et couverts encore du panache de leurs récentes victoires, le suivent de près dans sa chute ?? On ne le sait pas au juste, mais il y en eut plus que cinquante qui restèrent là, affalés sur le sol, à attendre en se tordant de douleur des ambulanciers bien cuirassés ! Ce jour-là, à l’Hôpital Saint-Pierre, plus de deux cents patients ont reçu des soins urgents pour des piqûres très diverses mais toutes graves. Les suiveurs de la caravane et les journalistes n’ont pas été épargnés ! Mais les CRS ont réussi à écraser la Reine des Abeilles lors de leur intervention !
Ces événements funestes ne doivent pas dissimuler que sa course sans fin à travers les jardins secrets du Monde ne lui a pas apporté que des mauvais souvenirs, loin de là ! Ainsi à l’occasion d’un passage par son hameau natal, le peloton a musardé assez longtemps avant d’y arriver pour qu’il puisse prendre la clé des champs et creuser une avance de plus d’un quart d’heure. Il a pu ainsi embrasser « sa petite reine », son amie d’enfance, devant la chapelle de Sainte-Lucie, avant de remonter prestement sur sa machine, entouré d’applaudissements frénétiques. Il a aussi participé au cours de sa carrière à plus de cinq échappées-bidon qui ont duré plus de deux heures. Certes il n’est pas le plus grand des géants de la route,… et quand il se sent trop épuisé, il se met dans le sillage de motos pendant un kilomètre ou deux, pour souffler un peu sans cesser de pédaler.
Beaucoup d’étrangers sont ses amis, même s’ils n’appartiennent pas à la même écurie que lui. Cà lui permet d’apprendre des langues pendant le parcours. Il était déjà bilingue wallon et flamand par son éducation. Maintenant il s’exprime couramment en basque, en colombien, en japonais et en breton. En outre, il fait des progrès constants en kazakh et en gaélique.
Pour le remercier de ses longs, loyaux et fidèles services, toute son équipe -y compris les vedettes- s’est mise exceptionnellement à plat ventre devant lui pour le faire triompher dans une importante kermesse limbourgeoise. A trois cent mètres de la ligne, ses collègues se sont tous portés derrière lui en tête de la course. En freinant, ils ont occupé toute la largeur de la chaussée sur une ligne compacte pour empêcher les autres de passer… pendant que lui commençait déjà à sprinter en tête. Cette obstruction, à vrai dire peu catholique, a duré assez longtemps pour lui permettre de gagner avec un quart de pneu d’avance. Dans les derniers mètres, il a quand même dû jouer des coudes pour pouvoir s’imposer. En vieux renard expérimenté, pour ne pas ralentir trop tôt, il n’a levé les bras au ciel qu’après avoir franchi la ligne d’arrivée. Son meilleur résultat auparavant était quand même une dix-huitième place dans une étape du tour du Qatar. Mais une victoire dans une presque-classique aussi prestigieuse manquait encore à son palmarès ! »
Il termine ainsi son récit autobiographique sur une note très optimiste, mais il doit laisser filer sa belle qui n’a plus le temps de l’écouter : elle se hâte vers le supermarché à travers les méandres du Ravel. Lui-même reprend alors son entraînement individuel après cette pause bien méritée. Il se dit que la vente de bicyclettes devient un commerce très juteux, qui possède un bel avenir. Il était très photogénique dans sa jeunesse et il se souvient qu’à ses débuts, on lui avait demandé de poser en tenue de coureur, pour une pub qui a fait le tour de la Planète. Le slogan d’un marchand de vélos y plaidait pour l’interdiction formelle de l’automobile à l’intérieur des centres urbains.



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