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Des étoiles de poussière aveuglantes s’élèvent de myriades de pas cadencés sur le sol brûlant. Comme de vastes nuées de sauterelles, les envahisseurs se livrent partout au maraudage, voire au pillage, causant de terribles ravages et carnages sur leur passage. Néanmoins ils ont perdu une grande partie de leurs bagages sous l’effet du brigandage d’autochtones parmi les plus hostiles à leur domination. A présent ils campent paisiblement devant les murs de Thèbes et bientôt ils vont arriver pour détruire Athènes !
En 10 jours, cette armée d’occupation dévore 200.000 bœufs bien racés, 700.000 porcs dodus, 80.000 poules pour le pot, 20.000 canards sauvages, 10.000 cerfs, 3 sangliers, 200 hérissons, 1.500 grenouilles, 8.000 tourterelles, 2.000 tonnes de blé, 60.000 litres de vin, 10 chariots remplis de pissenlits bien frais, 200.000 amanites des bois de chênes, 20 tonnes de macédoine de fruits… Ce sont les armées de 200 nations très peuplées, aux origines très diverses et parlant plus de 800 langues qui dilapident ainsi les ressources des campagnes de l’Hellade. C’est avec un esprit plutôt festif qu’ils participent aux frénétiques victuailles offertes par le grandissime Xerxès, dispensateur de tous les biens de la planète à ses bienheureux sujets. Suprême honte, les paysans locaux viennent rendre un pieux hommage à cet odieux souverain : ils s’agenouillent devant lui pour lui tendre en guise d’offrande sacrificielle une poignée de leur terre et une tasse de leur eau.
Débarquée récemment d’Ionie, la philosophie a fait rapidement de sérieux progrès en Grèce. Ainsi les Platéens se rendent compte que, selon les philologues, ils parlent la même langue que les Thébains, alliés des Perses, mais que politiquement ils s’expriment dans un idiome très différent, plus proche de celui des Athéniens. Ils en arrivent à relativiser tout et ils se sentent obligés de raisonner dialectiquement, car il n’a jamais existé et il n’existera jamais, selon eux, de Vérité définitive.
A l’écart de la zone de conflit, les Spartiates font la fête à Corinthe en attendant que les Perses aient fini de massacrer la jeune démocratie : ils ont décidé de ne défendre que le Péloponnèse. Certes leurs meilleurs hoplites avaient été d’avis de rester unis avec les Athéniens, mais ces braves sont tous tombés aux Thermopyles. Avant qu’on arrive à les encercler et à les liquider, ils y ont déployé beaucoup d’énergie, de savoir-faire et de courage, puisqu’ils y ont massacré plus de cent mille pauvres Barbares mal équipés… et surtout ils y ont tué plus de mille Perses authentiques parmi ceux qu’on dit Immortels. Quelque temps après les combats, un stratège un peu aède et ami de Léonidas a fait graver sur le roc, dans le plus pur dialecte dorien, l’inscription suivante : « Passant va dire à Lacédémone que ses meilleurs soldats, qui n’ont reçu aucun secours, sont tombés ici en faisant leur métier et en obéissant à ses lois, malgré le nombre toujours croissant autour d’eux de traîtres et de collaborateurs. »
La Macédoine, la Thessalie, la Thébaïde bien soumises, sont ruinées et exsangues, mais grâce au plein dévouement de ces lâches, les soudards ennemis se sentent plein d’entrain et d’ardeur avant d’entrer plus sérieusement en campagne.
Devant les citoyens béotiens du Sud qui veulent rester libres et les Attiquiens frontaliers, Cimon d’Eleuthères prend à son tour la parole au centre de l’agora de Platées. Il rappelle d’abord que contre les tyrans grecs les Spartiates se sont crus les sauveurs de l’Hellade mais que contre le Roi des rois, ils ne proposent que des bouées de sauvetage. A présent tous les partisans de la servitude choisissent de se mettre sous la tutelle de Lacédémone et couvrent tous les Ioniens et leurs alliés des pires calomnies. Xerxès trouve des partisans jusqu’à l’intérieur des murs de nos cités les plus résistantes. Cimon sait de bonne source qu’un brillant historien et vil flagorneur de despotes s’apprête encore à rendre hommage au roi de Macédoine, qui n’est plus qu’un vil pantin des Achéménides ! Or ce grand savant atteint de médisme réside habituellement à Athènes.
Notre orateur rappelle aussi que le propre de la vraie démocratie, c’est d’encourager toutes les minorités à s’exprimer pleinement, au lieu de les en empêcher. La fausse démocratie ne reconnaît jamais que le point de vue de la majorité et elle devient rapidement un système totalitaire, donc tyrannique. La démocratie tombée entièrement au Pouvoir de deux ou trois grands partis, toujours les mêmes et qui s’entendent secrètement entre eux sans en avertir la masse de leurs partisans, c’est la démocratie soudoyée par l’or des Perses ! Car la démocratie doit exercer ses bienfaits au profit de tous et de chacun, et pas seulement au profit de la majorité !
Cimon a compris aussi que ce n’est pas la moindre des erreurs des Asiatiques de tenir étroitement groupée une multitude disparate au lieu de faire avancer leurs troupes en plusieurs divisions largement séparées les unes des autres et bien compactes, celles-ci réunissant chacune des Nations voisines et plutôt amicales entre elles. Plusieurs armées auront plus souvent l’avantage, pourront assez facilement procéder à des encerclements et subiront moins de pertes lors d’un revers qu’une masse informe trop bien concentrée, multilingue et sans une possible unité de commandement. En mer de Thrace, on a vu périr plus de 100.000 de ces étrangers en un seul jour, dans un seul naufrage en un seul endroit bien précis !
Le jeune propagandiste plein de fougue termine sa brillante intervention par une prédiction réconfortante : il assure que Marathon, brillante plaine, mère de toutes les démocraties, creusera bientôt une seconde fois la tombe du monarchisme absolu, ami de toutes les aristocraties les plus profiteuses !



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