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La bonne fortune est parfois sujette à des revers imprévisibles, à de terribles coups du sort. C’est ainsi que le destin d’altiers navigateurs a changé du tout au tout en quelques heures seulement.
Dans une première existence, ce sont de joyeux drilles pleins de jactance dont les compatriotes de terre ferme, du moins ceux de la belle société, ne sont pas –officiellement- très fiers.
Ce que, chez les militaires de carrière, on nomme exploits et actes de bravoure, on les qualifie chez eux de brigandage et de maltraitance. Mais eux-mêmes ont bien conscience de leur propre valeur et ils ne se soucient guère de l’avis de médisants seulement préoccupés d’obéissance stricte aux lois et de morale austère. Ils peuvent se targuer d’être constamment de loyaux et dévoués sujets de sa Majesté très britannique, et c’est par envie et méchanceté gratuite qu’on les traite souvent de forbans, d’écumeurs, de gougnafiers, d’arcandiers, de sacripants, de pendards, de malpropres… Chacun de leurs voyages périodiques est sans but précis puisque leur but véritable est le voyage. Mais ils prétendent avoir trouvé tout ce qu’ils cherchaient et tout ce qu’ils voulaient dans ces longs déplacements. Dans les tavernes mal famées des ports francs, ils montrent avec superbe à un public spontané d’admirateurs interlopes que leur corps nu ne porte pas la moindre trace de blessure, pas la moindre égratignure… malgré les multiples abordages téméraires auxquels ils ont vaillamment participé ! C’est selon eux une preuve irréfutable de leur courage, de leur audace et de leur force irrésistible au combat !
La mer qui prend un à un tous les matelots ordinaires, ne peut plus rien faire contre eux : le roulis d’une grosse houle ne leur donnera plus la chair de poule et ne les empêchera pas de digérer tranquillement leur plat de moules.
Jusque là ils semblaient invulnérables.
Mais un terrible drame va brusquement changer leur vie, la mettre sens dessus dessous, éclipser complètement leur bonne étoile et les rendre beaucoup plus humbles, moins sûrs d’eux-mêmes. Leur dernier combat naval avait commencé comme un jeu mais s’est terminé par un sauve-qui-peut général sous une pluie de boulets. Le pont s’est rapidement métamorphosé en une piscine sans fond. Puis un horrible tangage a donné le signal du naufrage complet. Dans ces cas-là, on s’agrippe comme on peut aux cordages ! Le grand hunier fixe est parti se baigner sur les flots de l’autre bout de l’Atlantique. Le mât de misaine rampe misérablement auprès d’affreuses scorpènes. La poupe détachée sert maintenant de chaloupe aux rescapés hallucinés : certains la rejoignent à la nage au prix d’un effort désespéré. La vergue s’est échouée sur une dune près de Dunkerque. Il ne restera rien de ce magnifique voilier !
La lune se met à luire de plus en plus fort et vire presque au roux tandis que le vaste vaisseau, du moins ce qu’il en reste, chavire avec un fracas infernal ! Plus d’un requin s’ouvre les gencives et s’érafle la joue en brisant le métal des boîtes de conserve remplies de choucroute viennoise garnie et de pâté de foie aux truffes du Périgord. Malheureusement pour elles, ces bêtes ne connaissent pas l’ouvre-boîte !
Serrés l’un contre l’autre sur le canot de fortune, les braves marins rament en chœur à l’aide de débris de planches, parmi de sombres lames et des bourrasques odieuses. Pour retrouver un peu de courage, ils chantent des épithalames remplis de somptueuses anagrammes et d’élégantes et coquettes dames dans le jardin magnifiquement fleuri d’un cottage traditionnel. Sous le voile obscur de la nuit, c’est à Caloucaera, la perle des Antilles, que les a portés le courant capricieux de cette mer. Ils ont abordé non loin d’un champ de tabac : çà ne nourrit pas, mais au moins on peut le chiquer ! Mais peut-on envisager sérieusement un sauvetage sur un rivage aussi sauvage ? Hélas ces gars n’ont plus leur raison, ils ne sont plus que des pantins ballottés par un funeste destin. Ils font contre mauvaise fortune bon cœur ! Qui pourrait reconnaître en ces épaves lamentables les gais fanfarons de la veille ? C’est le sol nu qui leur sert de couche à présent, et ils ont pour seuls ciels de lit l’immensité des cieux. Ainsi se repose un peu sur la plage ce qui reste de l’équipage. Pour les prochains temps ils envisagent de s’en tenir au cabotage à la recherche d’un endroit plus sûr, avec un monticule qu’ils coifferont d’un fortin. Mais parviendront-ils à le défendre, en pouvant seulement s’équiper de gourdins, de gros bâtons et de lance-pierres de fabrication artisanale ? En effet, dans le complet désordre de la débandade, ils ont abandonné leurs armes avant de se jeter à l’eau et ils ne possèdent plus en tout que deux ou trois couteaux. Précisons quand même que le chef coq a réussi à emporter dans sa poche une petite collection de fourchettes en argent. C’est précisément parce qu’ils manquent d’artillerie qu’il ne leur semble pas possible de parlementer avec des sauvages excessivement hostiles.
C’est dans les vergers, sur les champs et auprès des puits d’anthropophages coiffés d’un gracieux plumage que nos gentilshommes en sont réduits à survivre de maraudage. Dans l’obscurité du petit matin, on les voit errer comme des loups affamés, dérobant lestement qui une grappe de tomates, qui une poignée de haricots rouges, qui un avocat ! De brigandage en vagabondage et dévergondage, ils ont tout perdu de leur bonne éducation puritaine, eux qui se prenaient autrefois pour les corsaires préférés de la Reine ! Leur principal divertissement devient d’observer, en se cachant derrière d’épais fourrés, un petit village d’Indiens. Quand ils ont fini de chasser et quand leurs femmes ne s’occupent pas d’agriculture, ces autochtones passent le plus clair de leur temps à danser. Chez eux le public, très bruyant, apprécie surtout les mauvais chanteurs et les piètres musiciens, car on peut se moquer d’eux tranquillement et les rendre encore plus ridicules qu’ils ne sont. Et pour saluer le réel talent d’une vedette, ils ne font pas beaucoup de tralala contrairement à nous en Europe : ils hurlent seulement quelques « YOUYOU ! » de contentement. Dans leur esprit, ces artistes ne sont que des personnes comme les autres malgré leurs dons, qui leur viennent des divinités et qui s’expriment seulement de manière toute passagère. Ce spectacle émouvant réconforte un peu le cœur de nos aventuriers et les attendrit même parfois, car ils ont l’impression de voir jouer devant eux des enfants d’une parfaite innocence ! Mais le sens du cérémonial leur échappe complètement.



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