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La brume qui s’élevait de la prairie devant lui rasait le sol en tendres volutes blanchâtres, s’accrochant aux herbes hautes comme si elle voulait les décorer de pompons cotonneux.
Dans le creux qu’avait raviné la pluie, il y avait très longtemps, bien avant que Léonard ne s’installe, une nappe de brouillard stagnait sans paraître vouloir s’élever et formait un filtre flou entre lui et la forêt.
Il savait que les animaux aimaient venir boire au petit matin dans cette mare naturelle et chercha du regard à en deviner la forme. Biches et chevreuils pullulaient dans la région et en dehors des jours de chasse qu’il organisait pour se nourrir, il n’aimait pas leur faire de mal et préférait les regarder vivre comme ce matin (il venait d’en apercevoir deux), plutôt que de les faire fuir par une cruauté inutile. Assis sur une marche, le dos contre le poteau de la véranda, Léonard profitait du jour qui se levait et qui annonçait une superbe journée, en fumant une cigarette. C’était pour lui l’un des meilleurs moments de la journée et il savourait à petites taffes son tabac gris. Il ne fumait pas beaucoup et préférait de beaucoup profiter d’un instant comme celui-ci plutôt que de vivre en ville en s’intoxiquant de cigarettes déjà prêtes, plus infectes les unes que les autres.

A l’aube, après s’être levé d’humeur joyeuse, il avait passé un pantalon de toile bleu foncé et une chemise épaisse gris souris pour se protéger de la froidure matinale. Non pas qu’il fût frileux mais il aimait être à son aise et s’il appréciait de sentir sur son visage la pâle morsure du petit matin, il ne voulait pas que cela soit gâché par des frissons désagréables. Le bois rugueux du poteau contre lequel son dos s’appuyait, lui procurait une sensation de bien-être proche du bonheur. La rugosité du matériau lui rappelait tout le mal qu’il s’était donné pour construire sa cabane, les arbres qu’il avait dû abattre des jours durant ainsi que le taillage à la hache qui avait été plus long que prévu. Il tira une profonde bouffée sur sa cigarette, prit plaisir à sentir l’âpreté de la fumée descendre le long de sa gorge et se dit que décidément la vie était belle. D’une puissante pichenette, il envoya valser le mégot rougeoyant sur l’herbe verte au pied de la terrasse et s’étira en soupirant d’aise. Il entendit derrière lui une porte s’ouvrir et sourit. Sa visiteuse, son invitée plus exactement, venait de se réveiller et il se dit qu’ils auraient peut-être le temps de discuter un peu avant qu’elle
ne reparte vers… il ne savait où.

La veille au soir, la nuit tombait à peine quand il l’avait vue arriver par le petit sentier qui sortait de la forêt et se diriger vers lui. Il n’avait pas été particulièrement étonné de son apparition, car parfois des randonneurs passaient ainsi près de lui et s’arrêtaient quelques minutes pour faire une halte. Ils demandaient en général un verre d’eau, un instant de repos avant de reprendre leur route et c’était bien volontiers qu’il leur offrait ces simples petits plaisirs, qu’il avait lui-même appréciés les jours où il en avait eu grand besoin.

Lorsqu’elle avait retiré le large capuchon qui couvrait sa tête, il avait pu voir avec surprise que c’était une fort jolie jeune femme blonde aux traits enfantins et aux grands yeux couleur pervenche. Etant d’une nature sauvage, il n’avait eu que la courtoisie de lui proposer le gîte et le couvert pourtant il avait quand même été un peu étonné de la voir accepter sans hésitation, comme si la proposition qu’il venait de faire était celle qu’elle attendait. Une forme dans le lointain de la prairie le sortit de sa rêverie. Au bord de la forêt, à la limite des brumes rases, un chevreuil venait de faire son apparition. Son corps gracile s’avançait lentement, la tête baissée en quête d’herbe grasse qu’il savait trouver à cet endroit.

Léonard ne bougea pas, se contentant d’admirer le gracieux animal vaquer à ses occupations. Il sourit en lui-même tant la beauté des choses lui frappait le coeur. La bête releva la tête quand il sortit un peu de tabac de sa poche, mais ne s’enfuit pas. Son regard s’intensifia à la vue d’une petite flamme et d’un minuscule point incandescent dont elle ne pouvait dire la nature. Cependant cela ne l’effraya pas. Rien dans l’atmosphère ne recelait de danger, alors elle recommença à brouter, choisissant les herbes les plus grasses. Sur sa terrasse de bois, Léonard était presque certain d’entendre le bruit que faisaient les jeunes pousses en étant arrachées par les dents du cervidé et il sourit de plus belle.

— La vie est réellement quelque chose d’intense et il suffit de bien peu de choses finalement pour être heureux, seulement ce peu-là il faut savoir le cueillir, l’apprécier.
Il tira sur sa cigarette, secoua la cendre qui tomba sur son pantalon et d’un geste souple de la main la fit tomber sur la marche d’en-dessous. Une petite douleur au pied droit se faufila dans sa chair alors il étira la jambe dans un mouvement instinctif,
passa sa main calleuse sur son mollet et s’appuya de nouveau sur son dossier de fortune. Dans la maison encore envahie par le petit matin, quelques bruits de casseroles se firent entendre. Le léger choc bien reconnaissable de deux bols égaya le petit jour, suivi d’un léger cri de protestation.
L’odeur d’un café bien fort filtra par-dessous la porte jusqu’aux narines du rêveur et déclencha dans son estomac un gargouillis annonciateur de faim. Il sentit ses papilles saliver et se dit que décidemment la venue de cette séduisante jeune femme, qui ressemblait à un ange, lui réservait bien des surprises ! Soudain, il lui revint en mémoire que dans la nuit il avait été réveillé par les petit pas nus de la donzelle mais il avait fait semblant de continuer de dormir. Entrouvrant légèrement les paupières, il avait vu qu’elle s’était arrêtée à quelques centimètres de lui et le regardait. Bien qu’il fut surpris par sa présence et davantage par sa nudité, il n’avait néanmoins pas bougé, ne voulant pas sans doute qu’elle s’effraie de le savoir réveillé.

— Qu’elle me regarde si cela peut lui faire plaisir, puis sereinement il avait refermé les paupières et très vite avait replongé dans un sommeil profond. Il n’avait pas entendu alors le petit soupir de dépit sortir de la gorge de la jeune femme ni le bruit des ses pieds lorsqu’elle avait rejoint sa chambre.

Le jour continuait à se lever et la brume qui auparavant était assez compacte, se «filandrait» en petits morceaux vaporeux. Le chevreuil qui s’était arrêté de brouter quand il avait allumé sa cigarette continuait tranquillement son déjeuner.

Dans les arbres, de tendres moineaux pépiaient sans vergogne, du cri le plus pointu au tap-tap-tap rapproché du pic vert. De temps en temps, dans le haut de la futaie, deux oiseaux se disputaient à coups d’aile la même place. Léonard venait de relever la tête en fermant les yeux pour déguster le petit vent frais qui s’était levé, quand il entendit derrière lui la porte d’entrée en bois s’ouvrir. De petits pas feutrés de pieds nus firent craquer les lattes de la terrasse. Il sourit d’aise en entendant le jeune corps se baisser derrière lui, puis frémit quand il sentit une douce poitrine s’écraser contre son dos. Une main fine et blanche passa par-dessus son épaule droite et se glissa dans l’échancrure de sa chemise qu’il n’avait pas pris la peine de fermer complètement. Elle se posa sur son torse et sa chaleur le fit frissonner. N’osant plus bouger de peur de la faire fuir, il baissa légèrement la tête et regarda une nouvelle fois le chevreuil qui s’était arrêté de brouter au bord de la clairière. Il remarqua deux petits jets de vapeur sortant de ses naseaux et le trouva extrêmement gracieux. La main, ayant conquis le territoire voulu, se focalisa du bout des doigts, sur le mamelon, le taquinant par petites touches tendres. Celui-ci durcit, faisant naître autour de lui une multitude d’excroissances de chair, un peu comme s’il avait la chair de poule. La peau frémit sous la lente caresse et le corps tout entier de Léonard frissonna, sans qu’il eût envie de se retourner pour autant. Il pressentit que la tête de la jeune femme allait se pencher sur son cou et il décida que certaines restrictions éthiques n’avaient plus lieu d’être alors il se détendit. Une haleine chaude et parfumée, féminine, se répandit sur sa gorge et chatouilla agréablement ses narines. Il vit à peine le chevreuil tressaillir tant il était concentré par la chaleur amoureuse qui se dégageait du jeune corps derrière lui. Il se détendit davantage et étira sa jambe droite en dégustant la suave fragrance qui taquinait son sens de l’odorat et ferma les yeux de bien-être.

La douleur ne vint pas tout de suite quand elle planta ses dents fines et acérées dans son cou, juste à la hauteur de la jugulaire. Il ne ressentit d’abord qu’un choc, un peu comme si un morceau de glace était tombé sur le côté de sa gorge. De petits picotements se répandirent sur tout son visage et ses paupières se mirent à tressaillir. Il eut juste le temps de voir au loin le cervidé se cabrer en arrière, comme s’il avait été mordu par un serpent et s’enfuir en caracolant dans la forêt avant qu’un voile noir ne s’abatte sur son esprit et qu’il ne s’effondre en arrière sans vie. La jeune femme se releva après avoir retenu quelque peu le corps de Léonard pour éviter qu’il ne roule sur les marches puis s’essuya nonchalamment les lèvres d’un revers de la main. Son beau corps nu était parsemé de gouttelettes de sang mais elle n’y prit garde tant elle était encore à ce qu’elle venait de faire. Ses yeux couleur pervenche se perdirent quelque peu dans la brume qui finissait de s’évaporer et elle s’étira en soupirant d’aise en arrière faisant saillir sa poitrine.

Le petit vent frais s’accrocha à ses longs cheveux dorés, les faisant voleter autour de sa tête comme un halo lumineux. Elle se retourna face à la cabane, montrant à la fraîche nature son petit derrière rebondi, s’étira encore une fois en se dressant sur la
pointe de ses pieds nus et se dit que décidément c’était une belle, très belle journée qui commençait.

FIN



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